Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 18:58
par NICOLAS UNGEMUTH
Le Figaro LIttéraire du 26/06/2009

http://image.evene.fr/img/livres/g/9782847344813.jpg

ANTHOLOGIE

Tallandier,

394p., 25€.

Le titre de la revue était Arts. Mais c'est son sous-titre qui fait fantasmer : «Le Journal de l'homme cultivé d'aujourd'hui». « Aujourd'hui », c'était les années 50 et 60, et le mot culture n'était pas encore devenu une salissure, voire une avanie. Le journal avait été conçu par le brillant cerveau de Jacques Laurent qui voulait, idéalement, «qu'un boxeur y rende compte d'une pièce de Samuel Beckett». Il y eut finalement peu de sportifs dans ces pages, mais beaucoup de boxeurs littéraires décochant directs et uppercuts avec de beaux jeux de jambes. Dans les pages d'Arts - dont les meilleurs extraits sont ici réunis -, défilèrent Chardonne, Déon, Laurent, Nimier ou Vialatte, mais aussi Perret et Aymé ou Ionesco, qui signe un beau papier sur Gilbert Bécaud («Sa voix ne vient pas de la tête, ni de la gorge, ni de la poitrine, mais du gros intestin.»). «Le roman est un pique-nique où tout est préparé à l'avance mais où tout se déroule à l'improviste. Le roman engagé est bondé comme un autobus: les voyageurs s'amusent les uns les autres parce que c'est "complet", c'est vide», écrit Laurent en 1952. Ces insolences, ces élégances, ces liquidations du cliché, où sont-elles aujourd'hui ? Laurent était ouvert et invitait aussi les jeunes Turcs de la nouvelle vague (Truffaut, Godard, Malle, Rohmer) partageant avec les hussards un même goût d'en découdre, une même envie de ruer dans le consensus. Cette pluralité était sans doute l'un des plus précieux atouts de l'hebdomadaire. Naturellement, Sartre et ses amis farceurs sont à la fête :

Excellent


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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 18:54
par Benoît Duteurtre
Le Figaro Littéraire du 01/10/2009

Un panthéon qui va de Stendhal à Giono, de Conrad à Larbaud et de Braque à Poussin.

Ce ne sont pas seulement des lectures. Dans cette évocation d'artistes qui ont accompagné sa vie, Michel Déon nous conduit au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Guillaume (souvenir d'Apollinaire), dans un jardin en friche à Varengeville (l'atelier de ­Braque). Et, lorsqu'il retrouve une lettre de Paul Morand, il imagine une émouvante réponse à son vieil ami, maintenant qu'il vient d'atteindre le même âge et voit le temps qui s'enfuit avec une tendresse teintée d'ironie.


Chacun des brefs essais qui composent ce recueil nous montre Déon aux antipodes de tout dogmatisme. Quand certains voudraient hâtivement le ranger, avec ses amis « hussards », dans la case du conserva­tisme littéraire, ses goûts et ses écrits démontrent exactement le contraire : une faculté d'enchantement ­particulièrement sensible dans ces ­Lettres de château, où il est aussi bien question de peinture que de littérature, d'art moderne que de classi­cisme, mais surtout d'artistes libres, personnels, inclassables, tels Conrad, Larbaud, Giono ou Stendhal.


Premier objet de fascination pour l'auteur d'Un déjeuner de soleil : la capacité d'inventer des mondes, même sous le déguisement autobiographique. L'exemple de Valery Larbaud qui ouvre ces pages en fournit un bel exemple, lui qui sut inventer sa biographie extravagante (trop souvent prise à la lettre) à travers le personnage de Barnabooth. Ces pages soulignent l'attachement fervent de Déon à l'art du roman, tout comme le portrait de Jean ­Giono, qui nous transporte dans la maison de l'auteur d'Un roi sans divertissement, en compagnie de la femme et de la fille de l'écrivain. Décrivant ce pèlerinage ému dans le bureau de son aîné (du vivant de celui-ci, il n'avait pas osé frapper), Michel Déon reste subjugué par la façon dont le génie du verbe et l'amour de l'épopée allaient s'emparer de ce Provençal et se prolonger dans une œuvre immense : « Quel décret divin a désigné cet homme dans la foule pour être le héraut de sa terre natale et de son peuple, le héraut chargé de faire passer le singulier dans l'universel…  »


Ce grand jeu romanesque où l'imaginaire s'empare de la vie sous toutes ses formes, on le retrouve dans l'analyse d'un des plus beaux tableaux de Poussin, Orphée et Eurydice. L'abondance de détails et de personnages secondaires, la nature à la fois normande et italienne, la multiplicité de significations, le travail de la lumière qui fait ressortir tel ou tel protagoniste, tout cela rapproche l'art du peintre de l'invention du romancier…


Mais cette fascination ne saurait faire oublier que Déon, romancier, est également, au sens le plus français du terme, un écrivain, amou­reux de sa langue, toujours précis, musical et coloré dans ces morceaux choisis. Il évoque avec bonheur les vers de Paul-Jean Toulet, membre de « la merveilleuse secte des écrivains dits mineurs ». Et son hommage à Apollinaire - poète de toute une vie, évoqué sans fausse pudeur dans ses passions érotiques - semble nous le dire encore : l'idée même de poésie rend meilleures nos existences, tout comme elle illumine ce parcours amoureux.


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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 18:52
par Dominique Guiou
Le Figaro Litttéraire du 01/10/2009


Crédits photo : (Philippe Matsas/RAM/Opale)

Acteur et témoin d'un demi-siècle de vie littéraire, il est salué par ses cadets.

S'il fallait une nouvelle preuve de l'importance littéraire de Michel Déon, elle nous est magistralement donnée par ce numéro des Cahiers de l'Herne consacré à l'auteur des Poneys sauvages. De l'étude savante au simple témoignage d'affection, une trentaine de textes d'écrivains ont été réunis par Laurence Tacou, maître d'œuvre de l'ouvrage. Le club des inconditionnels de Michel Déon rassemble des romanciers aussi différents que Milan Kundera, Emmanuel Carrère, Éric Neuhoff et Patrick Besson. Nous voilà en bonne compagnie. Le club compte aussi des académiciens : Félicien Marceau, Frédéric Vitoux et Jean d'Ormesson, qui note : «Il y a du Stendhal chez Déon. Il y a aussi du Bogart. Une espèce de rudesse assez tendre. Une chasse au bonheur tempérée par la fascination de la solitude.» Des critiques : Pierre Marcabru, Étienne de Montety. Quelques hommes qui ne vieillissent pas enfin, tel Olivier Frébourg, ayant sans doute retenu la leçon du maître : «Préférer l'amour et les voyages à l'ennui et au travail.» Sans oublier les chers disparus : Antoine Blondin, Paul Morand, André Fraigneau et Renaud Matignon. Toutes ces pages ont en commun d'être placées sous le signe de l'amitié. Cet ouvrage délicieux fait la part belle aux textes de Michel Déon : critiques de théâtre, études littéraires (sur Giono, Roger Nimier et Jean-Edern Hallier), chroniques sur l'Irlande et la Grèce, lieux de refuge. La dernière partie est consacrée à la correspondance de Michel Déon. On y découvre des lettres inédites de Chardonne, de Blondin, de Simon Leys et de Saul Bellow. Tout est à lire dans ce Cahier, longue promenade en Déonie.


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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 10:28
par Jérôme Garcin

Avec le passage d’une société d’ordre et de tradition à une société de loisirs pour tous, la manière de monter à cheval a également évolué. Cavalier passionné, écrivain et journaliste [1], Jérôme Garcin nous confie pourquoi, en la matière, la tradition revêt, à ses yeux, une valeur inestimable.


Dès le milieu des années 1960, Paul Morand avait senti le vent tourner. Balayés, ses beaux principes. Emportées, ses grandes illusions. Rappelons que l’auteur de Milady, académicien français et apôtre du "vrai équestre", aimait la haute école, l’intégrisme saumurois, l’austère exemple des écuyers et la chorégraphie des carrousels tracés au cordeau. Jusqu’au jour où il avait assisté, en Grande-Bretagne, à une réunion de trekking [2]équestre. Les chevaux avaient le poil mouillé et les poneys, des sabots boueux. Habillés sans souci du protocole, les cavaliers, en guise de rênes, tenaient la crinière. Ils traversaient la campagne en chantant, sautaient les haies en riant.

 

Et Paul Morand de psalmodier : "Les jours ne reviendront plus où nous apprenions à monter avec justesse, après avoir pilé du poivre [3] pendant trois années, des années de furoncles et de courbatures, au manège Pellier, enseignés par des écuyers en chapeau haut de forme et habit noir."

 

Ecole de perfection individuelle ou loisir collectif ?

Quarante ans plus tard, la France cavalière vit, en effet, à l’heure anglaise. L’équitation s’est démocratisée, et, de toutes les disciplines, seule la randonnée a vu croître le nombre de ses licenciés. Le nouvel amateur ne veut plus souffrir, il cherche à se faire plaisir. Il préfère la promenade en forêt à la reprise indoor, le divertissement à l’exploit, la communion à la compétition. Même en Normandie, le rêve de western attire plus que le modèle du Cadre noir. Avec leurs jeux montés et leurs pique-niques, les centres hippiques ressemblent à des villages de vacances.

 

Vecteur de perfection individuelle, le cheval est devenu l’agent du plaisir collectif et le complément d’objet direct de la vogue écologique. On s’enfermait dans des manèges, on monte désormais pour respirer.

Les Anglais, eux, n’ont jamais pensé autrement. On ne trouve pas trace, chez eux, d’académies ni d’écoles d’art équestre. A l’exception de Newcastle et de James Fillis, guère non plus de traités théoriques. Outre-Manche, on se refuse à contrarier la nature, on croit aux vertus du grand air et même de la bruine. Et l’on a toujours considéré que le cheval était le complice idéal de l’endurance, l’allié substantiel de la vénerie, la meilleure façon, également, de se promener dans la campagne sans l’abîmer, d’en jouir en plongée et en liberté.

 

Par tradition, en France, nous travaillons nos chevaux dans le sens du "rassembler", à la verticale ; les Britanniques veulent au contraire qu’ils aillent de l’avant, à l’horizontale, façon "derby d’Epsom", qu’ils aient le mors aux dents, les rênes longues, le nez au vent, les oreilles pointées et un moral d’acier, qu’ils soient capables de voler au-dessus des gués, des murs de pierre et des troncs d’arbres, qu’ils aident à bouter le cerf et le renard hors des buissons.

 

Rustique, sportive, empirique, approximative, plus soucieuse de confort que d’esthétique, cette formidable équitation d’extérieur, qui se moque du dogme et produit les meilleurs cavaliers de complet, gagne aujourd’hui tous les pays européens pour conquérir, sans devoir ni bride, la civilisation des loisirs.

Désormais, il faut aller à Vienne, à Jerez ou à Saumur pour se souvenir que, bien avant d’être un divertissement ou un hobby, l’équitation est un art dont l’école de Versailles a édicté les lois impérieuses et imposé l’éclat régalien. Dans le bureau de l’écuyer en chef de l’école espagnole de Vienne, c’est toujours le traité de La Guérinière, daté de 1735, qui tient lieu de Bible. Et les courbettes, cabrioles, croupades, montées ou à la main, que réalisent les écuyers du Cadre noir, n’ont guère changé depuis les carrousels offerts, sur un air de Lully, au Roi-Soleil.

 

Cet art, fondé sur une science exacte, s’est prolongé en France à travers les siècles, grâce à des cavaliers d’exception mais aussi à des querelles esthétiques dont notre pays a décidément le secret. Le conflit qui opposa, au milieu du XIXe siècle, le comte d’Aure, écuyer en chef du manège de Saumur, à François Baucher, qui présentait des exercices de haute école au cirque des Champs-Elysées, n’a rien à envier, dans la forme comme dans le fond, à la fameuse bataille d’Hernani [4].

 

Le comte d’Aure se méfiait des théories, préconisait une équitation d’extérieur, usuelle, énergique (elle préfigurait la monte sportive d’aujourd’hui), l’emploi permanent de la main et des jambes et le recours aux moyens coercitifs du mors et des éperons. Baucher, en revanche, voulait faire briller son cheval en détruisant chez lui toute forme de résistance par de savants assouplissements. D’Aure était un militaire qui croyait aux vertus de la force et à l’héritage musclé des Anciens. Baucher, un artiste véritable, moderne : après avoir réfuté tout ce qui avait été écrit avant lui, il cherchait ce point d’équilibre où le cheval se donne au cavalier quand ce dernier, avec délicatesse, le gouverne sans le casser.

L’exception française

L’on vient d’assister, en France, en ce début du XXIe siècle, à un débat de la même eau : à qui, de Michel Henriquet, disciple de Nuno Oliveira [5], ou de Bartabas, chef de la tribu Zingaro (voir l’article Versailles : l’académie de spectacle équestre redonne vie aux Grandes Ecuries), reviendrait la charge de fonder une académie d’art équestre à Versailles ? L’écuyer ou le centaure ? Le scrupuleux théoricien ou l’artiste de génie ? C’est finalement Bartabas qui a gagné, après que les deux camps se furent affrontés dans la presse. On voit par là que, à cheval aussi, il existe une exception française.

 

Si, contrairement à Paul Morand, je ne regrette pas l’enseignement militaire d’autrefois ni les ingrates reprises de "tape-cul", s’il ne me viendrait jamais à l’idée de stigmatiser une irréfutable et irrémédiable évolution sociologique qui, en équitation, promeut le loisir et condamne le travail, je persiste néanmoins à croire à certains principes, à la grandeur de certains traités d’écuyers, à la bouleversante beauté de l’art équestre et, dans ce domaine, aux vertus de la tradition.

 

Cavalier de dressage et de saut d’obstacles, propriétaire d’un simple trotteur qui, après des années d’efforts et de complicité, me fait don aujourd’hui d’un galop rassemblé, de délicats appuyers et de mélodieux changements de pied, je sais ce que je lui dois, ce que je dois aussi à la civilisation équestre : mieux qu’un sport, plus qu’une détente, une manière de philosophie. On en connaît les valeurs, elles n’ont pas changé depuis Xénophon : la sensibilité contre la force ; l’autorité, mais sans violence ; l’alliance de la fermeté et de la souplesse, de la patience et de l’abnégation ; la tempérance en selle, l’équité à pied ; la justice innée du cheval, la gratitude infinie du cavalier.

Fondé sur l’entente secrète, inexpliquée, entre deux êtres vivants que rien ne prédisposait à la fusion, et promis, par là même, à sans cesse disparaître pour sans cesse renaître, l’art équestre ne laisse aucune trace, et cela ajoute encore à la pureté de son défi, à l’humilité du centaure, à la beauté du geste. Et à la qualité de la vie.

 

[1] Jérôme Garcin est, notamment, le responsable des pages culturelles de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et l’auteur d’un ouvrage consacré à son expérience de cavalier et à la civilisation équestre, abordée sous toutes ses facettes. La Chute de cheval, paru en 1998, aux éditions Gallimard, est sorti dans la collection de poche "Folio" en 2000.

[2] A l’origine, randonnée pédestre en haute montagne.

[3] Expression (comme celle très concrète de "tape-cul") qui désigne les séances de trot assis des cavaliers qui n’ont pas encore acquis une bonne assiette. Cette dernière est, d’autre part, ainsi définie par Paul Morand : "L’assiette du cavalier, faite de fixité et de liant, est l’image même de l’idéal politique, c’est-à-dire une domination d’autrui qui commence par la maîtrise de soi."

[4] Titre d’une pièce de Victor Hugo qui, en rompant avec les codes du théâtre classique, déclencha une querelle littéraire opposant Anciens et Modernes, "héritiers " et "novateurs".

[5] Ecuyer portugais né en 1925, Nuno Oliveira, aujourd’hui disparu, fut l’élève du maître Joachim Miranda, lui-même ancien écuyer de la maison royale portugaise. Il a appliqué, à son plus haut niveau, les règles équestres de l’école française. Ses écrits ont été rassemblés sous le titre L’Art équestre, éditions Crepin-Leblond, en 1991.

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article_imprim.php3?id_article=21188


 


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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 12:12
«JE ME PLAINS à vous, je me plains à vous, seigneur ! Je me plains à vous, je me plains à Dieu !» La première phrase de La Reine morte reste une des plus belles attaques de théâtre, paroxystique et paradoxale. L'infante qui entre en scène est le personnage le moins plaintif qu'on puisse imaginer. Elle parle haut, et de haut, et ne s'adresse qu'à ce qu'elle admet comme plus haut : le roi, Dieu. «Il faut être fou de hauteur», prescrivait ailleurs Montherlant. Pourtant, une femme qui n'a ni son rang ni son ambition va lui damer le pion par sa gracieuse élévation. Inès de Castro règne par la simplicité de l'amour.

Est-ce cette altitude qui est devenue irrespirable ? On ne joue plus Montherlant, et Jean-Luc Jeener, au Théâtre du Nord-Ouest, relève un double défi : non seulement remettre Montherlant à l'affiche, mais donner l'intégrale de son oeuvre, jusqu'à la fin de l'année 2006. Toutes ses pièces, mais aussi des lectures de poèmes, de romans, d'essais. Ces grandes rétrospectives intégrales d'un auteur sont une entreprise unique, au théâtre (cela se pratique davantage au cinéma), et il ne faut pas manquer ce rendez-vous avec l'auteur de Port-Royal, du Maître de Santiago, de Malatesta, de La ville dont le prince est un enfant.


«Montherlant est un immense auteur et je trouve incroyable qu'on l'ait oublié, dit Jean-Luc Jeener. J'ai fait des intégrales de Feydeau, de Marivaux : c'est inégal, il y a des pièces plus faibles. Chez Montherlant, j'ai été étonné de constater qu'il n'y a quasiment pas de déchet. C'est un grand auteur dramatique parce qu'il a le sens de la complexité du réel : il ne donne raison à personne, mais il donne sa chance à chaque personnage. On est fasciné par l'humanité de ses caractères : ce sont nos frères. Et c'est ça le théâtre, voir son frère humain.»Autour de Jeener, directeur du Nord-Ouest, divers metteurs en scène se partagent la tâche, chacun abordant l'oeuvre comme il l'entend, avec les acteurs de leurs choix. «Je n'interviens absolument pas, je suis très respectueux de leur travail, dit-il. La seule chose sur laquelle j'insiste, c'est que ce soit un travail approfondi. Ce qui fait un grand auteur, c'est le sous-texte, et il faut prendre le temps de creuser jusque-là, que cela apparaisse par le corps des comédiens.»

Cette semaine commence Brocéliande, oeuvre moins connue, «une pièce vraiment drôle», mise en scène par Jean-Pierre Müller.


Un homme obsédé par la foi


En même temps se poursuivent les représentations de L'Exil, de Celles qu'on prend dans ses bras, et de La Reine morte, que Jean-Luc Jeener a tenu à mettre en scène lui-même, avec Philippe Desboeuf, captivant dans le rôle de Ferrante, Sarah Viot, Manta Corton, Dimitri Fornasari.

«C'est la seule pièce de lui que je n'avais jamais montée, et cela fait trente ans que j'en rêve, se félicite Jean-Luc Jeener. Montherlant est un homme obsédé par la foi qu'il n'avait pas, et poussant les choses à la limite, dans un questionnement extrême.»


Texte concentré, pas de décor mais des costumes au chatoiement profond, des éclairages subtils, un dépouillement qui fait ressortir la richesse des personnages. Ferrante, corrodé plutôt que corrompu, comme un beau métal rongé dont on voit à la fois la noblesse et l'usure mortifère. Pedro, si insolemment ailleurs qu'il ne peut y avoir entre père et fils que «du dépit amoureux». Inès rayonnante et provocante «comme seule peut provoquer la sainteté». «On peut faire du théâtre avec presque rien : un texte qui prend chair et corps. C'est la direction d'acteurs qui est essentielle.»

Jean-Luc Jeener travaille à présent, pour la rentrée à la mise en scène de Port-Royal, en même temps qu'il écrit une pièce sur Clovis. Des oeuvres qui ne sont pas sans résonances, à deux moments cruciaux de l'histoire du catholicisme, et à la jointure de la science théologique et de la foi. C'est là aussi que se situe sa pièce, Arius, qui donne son titre au tome III de ses oeuvres dramatiques.


Thomas, qui va mourir, a convoqué ses deux amis croyants pour qu'ils tentent de le convaincre, lui, incroyant. Mais ils partent dans une discussion théologique serrée sur Jésus, Dieu incarné pour l'un, homme divinisé pour l'autre. «C'est une pièce sur l'amitié, mais avec des personnages si pointus dans leur partie qu'ils dérivent loin du réel apporté par leur ami mourant. Cela m'a donné l'idée de parler de Clovis pour traiter de l'arianisme, si puissant aujourd'hui. Tout le monde est prêt à trouver que Jésus est un type formidable. Mais la folie de l'Incarnation...»


Arius et autres pièces par Jean-Luc Jeener, préface de Laurent Terzieff (éditions Pierre Téqui). Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du Faubourg-Montmartre 75009 Paris. Rés. : 01 47 70 32 75, www.theatre-nordouest.com

source: Le Figaro


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