Jeudi 16 juillet 2009 4 16 /07 /Juil /2009 11:03

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Anti-dogmatique, Cioran ne cache pas sa répugnance à "l"esprit de système" et aux idéologies en vigueur. Nihiliste, il professe un pessimisme anthropologique radical qui se traduit par un mépris pour la conception linéaire de l'Histoire, pour l'idéologie du Progrès et pour les Utopies consolatrices. Viscéralement contradictoires, il concilie son paganisme avec une admiration pour les mystiques. Face aus despotisme de la Raison, il préfère le combat jusqu'à l'exaltation du Héros. Il avoue sa faiblesse pour les vieilles dynasties et les empires, tronc réel de l'Etre des peuples. Dans ce sens, l'Espagne comme peuple Elu, celle des Conquérants et des Mystiques, est le paradigme d'inadaption face au courant actuel de la civilisation. Elle incarne la tragédie, le vertige devant le néant et le non-sens face à l'optimisme hédoniste et sédatif de l'Occident. Terre des paradoxes vierges, l'Espagne est le dernier bastion de la Liberté.

Rares sont les auteurs qui, comme Cioran, se sont vus qualifier de nihiliste avec tant de force et d'insistance par les philosophes bien-pensants. Ce Roumain établi en France est, en réalité, l'un des esprits les plus libres de notre époque. Un homme qui parvient à criminaliser le fait même de la naissance ("tout être venu au monde est un maudit")De l'inconvénient d'être né ou Précis de décomposition, sera toujours éloigné des idéologies en vigueur. "Plutôt dans un égoût que sur un piédestal", voilà son choix. Lire Cioran est une expérience catartique; il nous pose simplement les questions que seuls nous ne nous serions jamais posées: "Penser, c'est creuser, se creuser".

On trouve chez Cioran une multitude de sujets qui l'obsèdent. Mais il les aborde tous de la même façon: "Etre un agent de la dissolution d'une philosophie, d'un pouvoir, peut-on, s'imaginer orgueil plus triste et plus majestueux?" Le thème de la décadence des civilisations est cependant celui qu'il absorbe le plus souvent. Avec au départ son pessimisme anthropologique radical, sa perte de foi en l'Homme en tant qu'être prométhéen - parce qu'il s'est éclipsé-, possédé par la "douleur de l'être", notre auteur se moque, sans pitié, de l'idée de Progrès, de "l'oecuménisme de l'illusion" qui s"ensuit et il ne voit dans l'Histoire qu'un "cloaque d'utopies". Mais même de cette façon, il cultive avec passion tant la philosophie de l'histoire que l'histoire des civilisations dont il tire une bonne partie de sa philosophie: "A cause de mon préjugé pour tout ce qui termine bien, m'est venu le goût des lectures historiques", (De l'inconvénient d'être né, désigné ensuite par IEN). Et dans se cadre, il a rapidement découvert sa "faiblesse pour les dynasties condamnées, pour les empires qui s'écroulent" (IEN).

Rageusement contradictoires

Il est certainement difficile d'exposer clairement les idées contenues dans l'œuvre de Cioran: "la pire forme de despotisme est le système, en philosophie et en tout" (IEN). Ce qu'il dit au sujet de Nietzsche, on peut également le lui appliquer: "Rien de plus irritant que ces œuvres dans lesquelles se coordonnent les idées frondeuses d'un esprit qui a aspiré à tout, sauf au système. A quoi sert de donner une apparence de cohérence à celles de Nietzsche (…)? Nietzsche est un ensemble d'attitudes et chercher en lui une volonté d'ordre, une préoccupation pour l'unité implique qu'on le diminue" (La tentation d'exister, désigné ensuite par TE). Nous trouvons dans son œuvre des prises de position franchement contradictoires. Rageusement contradictoires. Prenons comme exemple son attitude vis-à-vis du christianisme: "Tout ce qui demeure encore vivant dans le folklore est antérieur au christianisme, c'est la même chose pour tout ce qui demeure encore vivant en nous" (IEN). Mais ce critique féroce du christianisme, dominé par la nostalgie des dieux païens, fait preuve d'une admiration illimitée pour les mystiques espagnols et il arrive à écrire: "Si j'avais vécu aux débuts du christianisme, je crains que j'aurais subi sa séduction" (IEN). Contradiction insoluble? Peut-être pas. Cioran n'évalue pas le christianisme comme une ensemble idéologique dans ces manifestations historiques mais comme la forme par laquelle ces idées ont été vécues chez les premiers chrétiens et chez les mystiques.

Eloge de l'irrationalisme

Retournons maintenant au fil de l'argumentation. En dépit de sa complexité et de sa contradiction, if faut énoncer quelques postulats fondamentaux de la philosophie de Cioran avant d'aborder notre sujet, du moins telles que se présentent pour moi ces idées-forces.

"Créateur de valeurs, l'homme est l'être délirant par excellence" (Précis de décomposition, désigné ensuite par PD), écrit Cioran. Il maudit ce délire? Oui et non. "La vie se crée dans le délire et se défait dans la dégoût" (PD). Sans doute, comme on l'a déjà vu, son pessimisme anthropologique est-il radical: "La science prouve notre néant". Mais "qui en a tiré la dernière leçcon"? (PD). De là sa dévotion manifeste pour Diogène. Le seul philosophe qui mérite toutes ses louuanges: "Il fut le seul à nous révéler le visage répugnant de l'homme" (PD).

Mais, Cioran maudit-il tous les types d'hommes? Seul le Héros mérite son estime car c'est une figure humaine que notre civilisation occidentale a éliminée: "La psychologie est la tombe du héros. Les milliers d'années de religion et de raisonnement ont affaibli les muscles, la décision et l'impulsivité aventureuse" (PD). Face au philosophe et à l'écrivain, face à l'homme raffiné qui vitupère, Cioran s'émerveille du "vrai héros qui combat et meurt au nom de son destin, non pas au nom d'une croyance" (PD).

Cette estimation du rôle du héros repose sur l'idée que la vie est inconcevable sans lutte. la lutte constitue l'essence de la vie, tant des peuples que des hommes: "Lorsque les animaux cessent de ressentir une crainte mutuelle, ils tombent dans le stupidité et acquièrent cet aspect déprimé que présentent les parcs zoologiques. Les individus et les peuples offriraient le même aspect si un jour ils parvenaient à vivre en harmonie" (IEN). On trouve donc chez Cioran une nostalgie du Héros et des temps de lutte, une nostalgie que luî-même vit intérieurement: "Etre de natural combatif, agressif, intolérant et ne pouvoir se réclamer d'aucun dogme!" (le mauvais démiurge, désigné ensuite par MD). Les idéaux disparaissent, tout comme ceux qui luttaient pour eux, mais jamais n'arrivera pour cela la paix utopique universelle: "Et qui veut encore combattre? Le héros est dépassé, seul la boucherie est en cours" (Contre l'Histoire, désigné ensuite par CH). Le passage de guerrier des Croisades au soldat manipulant des missiles intercontinentaux: voilà le fruit de la civilisation occidentale qui en prétendant éradiquer le conflict, a instauré l'extremination.

Pour Cioran, toute la décadence de notre civilisation a une origine claire: "La raison (est) la rouille de notre vitalité" (TE). Mais ce n'est pas tout. Cioran ne voit nulle part les avantages de cette civilisation construite sur le rationalisme: "Nos vérités n'ont pas plus de valeur que celles de nos ancêtres. Après avoir remplacé leurs mythes et leurs symboles, nous nous croyons plus avancés; mais ces mythes et ces symboles n'expriment pas moins que nos concepts (...) et si les dieux n'interviennent plus dans les évévements, ces événements n'en son pas plus explicables ou moins déconcertants pour cela (...) car la science ne les capte pas plus intimement que les récits poétiques" (PD).

Par conséquent, Cioran rejette toutes les tromperies du Progrès, ce fruit de la raison: "Hegel est le grand responsable de l'optimisme moderne. Comment ne vit-il pas que la conscience change seulement de formes et de modalités mais ne progresse en rien?" De ce fait, il ne croit pas dans la linéarité et dans le finalisme historiques; le devenir est innocent: "Que l'Histoire n'ait aucun sens est quelque chose qui devrait nous réjouir" (PD).

Contre le système

Chaque culture, chaque peuple, doit exprimer un ensemble organique de valeurs, celui qui lui est propre. Tout universalisme moral finit par corroder le peuple qui le pratique. Voilà la tragédie de l'Europe: "Depuis le siècle des Lumières, l'Europe n'a pas cessé de détruire ses idoles au nom de l'idée de tolérance (...). En effet, les préjugés -fictions organiques d'une civilisation- en assurent la durée, en conservent la physionomie. Elle doit les respecter, sinon tous, du moins ceux qui lui sont propres et qui, dans le passé, avaient pour elles l'importance d'une superstition ou d'un rite" (TE). Dans un monde comme le nôtre, qui bafoue les mythes et les rites, quels que soient ceux-ci, Cioran adopte la position: "Une civilisation commence dans le mythe et finit dans le doute" (CH) en passant par le rationalisme corrosif. Donc sans ces mythes, les peuples perdent le nord. Sans leurs propres dieux, les civilisations perdent le sens de leur existance. Rome déjà a payé cher cette erreur: "Abandonner les dieux qui firent Rome, c'était abandonner Rome elle-même" (MD). Il serait intéressant de signaler que dans la substitution du paganisme par le monothéisme judéo-chrétien, Cioran voit, précisément, une des causes de la décadence de notre civilisation, à laquelle le polythéisme donnait une expression authentique: "plus on reconnait de dieux, mieux on sert la Divinité (...) Le polythéisme correspond mieux à la diversité de nos tendances et de nos élans (...). Le dieu unique rend la vie irrespirable (...) le monothéisme contient en germe toutes les formes de tyrannie" (MD).

Au milieu d'une civilisation que s'autocorrode dans san niaiserie, Cioran, clairvoyant, émet un verdict brutal sur notre culture: "L'Occidant, une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé" (IEN).

La nostalgie est un sentiment capital chez Cioran. Nostalgie du héros, du mythe et également d'une Europe qui a disparu. Le Christianisme et les Lumières ont annihilé sa vitalité, lui ont arraché sa force et le sens de son existence. "Occident? Un possible sans lendemain" (CH).

Evidemment, Cioran ne pèche pas par ethnocentrisme. L'influence de la philosophie des religions orientales est palpable dans ses livres et en divers endroits de son œuvre. Il affirme que l'Européen-occidental, sa philosophie, sa science, sa morale, ne se situent pas au-dessus des autres peoples (Une seule exception: il pense que rien n'est supérieur à la musique européenne). Mais ce polycentrisme culturel ne constituera pas un obstacle (peut-être s'agit-il plutôt de sa conséquence) à l'expression de son angoisse face à la décadence de l'Europe et des Européens, "acculés à l'insignifiance, Helvètes en puissance" (CH). Finalement, L'urope a créé quelque chose de fondamental pour Cioran: la Liberté. Une Liberté qui était complète dans le paganisme, quand les humains étaient des dieux mortels et les dieux, des hommes immortels; quand l'homme par conséquant pouvait essayer de se dépasser puisque rien, au-dessus de lui ne pouvait l'arrêter. Auhjourd'hui, de cette idée païenne de la Liberté, il ne reste qu'une ombre pâlie: la démocratie parlementaire: "Merveille qui n'a plus rien à offrir, la démocratie est à la fois le paradis et la tombe d'un peuple" (CH).

Il ne reste aujourd'hui de l'Europe qui a vécu la Liberté que son reflet dans un verre déformant: le consumérisme hédoniste et vide de l'American Way of Life: "L'Amerique se dresse devant le monde comme un néant impétueux, comme une fatalité sans substance" (TE). Qui donc viendra en Europe, qui prendra la relève? "Tant de conquêtes, d'acquisitions, d'idées, où vont-elles se perpétuer? En Russie? En Amérique du Nord? L'une et l'autre ont déjà tiré les conséquences du pire de l'Europe... L'Amérique latine? L'Afrique du Sud? L'Australie? C'est de ce côté qu'il faut, semble-t-il, attendre la relève. Relève caricaturale. L'avenir appartient à la banlieue du Globe" (TE).

Peuples possédant un destin

Cioran a analysé avec passion le destin historique des grands peuples européens: la Grèce, Rome, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie,... En tant que Roumain, membre d'un "peuple sans destin""en révolte perpétuelle contre mon ascendance, toute la vie j'ai désiré être autre; Espagnol, Russe, (...), tout, excepté ce que je suis". L'Espagne a particulièrement attiré l'attention de Cioran. Quelle en est la raison? Peut-être son ascension fulgurante et sa longue décadence sont-elles destinées à captiver tout spécialement cet amoureux des crépuscules: "La lumière se prostitue à mesure qu'elle s'éloigne de l'aube et que le jour avance et elle ne se rachète - éthique du crépuscule - qu'au moment de disparaître" (IEN).

Peut-être est-ce parce que l'Espagne a su créer les mythes littéraires qui l'ont captivé le plus: "Vivre signifie: créer et espérer, mentir et se mentir. Pour cette raison l'image la plus véridique qui se soit jamais créée de l'homme est encore celle du Chevalier à la triste Figure (...). Poussière éprise de fantasmes, tel est l'homme: son image absolue, d'idéal ressemblant, s'incarnerait dans un Don Quichotte vu par Eschyle" (PD).

Ou c'est peut-être la viguer extraordinaire dont a fait preuve un pays pauvre en ressources, presque vide d'habitants, situé à la périphérie de l'Europe et qui, pourtant, fut près de conquérir le monde entier au nom de ses idéaux. "Chaque peuple traduit dans le devenir et à sa manière les attributs divins; l'ardeur de l'Espagne demeure pourtant unique; eût-elle été partagée par le reste du monde que Dieu serait épuisé, démuni et vide de Lui-même. Et c'est pour ne pas disparaître que dans ses pays if fait prospérer - par autodéfense - l'athéisme (...) Il redoute l'Espagne comme il redoute la Russie: il y multiplie les athées (...) Toute Sainteté est plus ou moins espagnole: si Dieu était Cyclope, l'Espagne lui servirait d'œil" (PD).

Ou peut-être simplement parce que le cycle historique d'apogée et de décadence de l'Espagne, qui dépasse celui de l'Europe dans son ensemble, a pour lui une valeur paradigmatique, maximale lorsque l'Espagnol est pleinement conscient de sa décadence, ce qui n'arrive pas avec les autres Européens. "Une civilisation, en fin de parcours, d'anomalie heureuse qu'elle était, en vient à se fâner dans la règle (...) elle se roule dans l'échec et transforme son destin en problème unique. De cette obsession de soi-même, l'Espagne offre le modèle parfait. Après avoir connu, au temps de Conquistadores, une surhumanité bestiale, elle s'est mise à remâcher son passé, (...), à laisser moisir ses vertus et son génie; au contraire, amoureuse de son crépuscule, elle l'a adopté comme nouvelle suprématie. Comment ne pas pas percevoir que ce masochisme historiques cesse d'êter une singularité espagnole, pour se transformer en climat et en recette de caducité d'un continent?"

Espagne, splendeur et délire

Les deux peuples européens qui obsèdent Cioran sont les peuples russe et espagnol, car tous deux "sont tellement obsédés par eux-mêmes qu'ils s'érigent en problème unique" (TE). Cioran est spécialement fasciné par l'attitude des Espagnols face à la décadence de leur pays: "L'Espagne se penche sur soi (...) Elle eut, elle aussi, des débuts fulgurants, mais ils sont bien lointains. Venue trop tôt, elle a bouleversé le monde, puis s'est laissé choir: cette chute, j'en eus un jour la révelation. C'était à Valladolid, à la Maison Cervantès. Une vieille, d'apparence quelconque, y contemplait le portrait de Philippe III: 'C'est avec lui qu'a commencé notre décadence!'. J'étais au vif du problème. 'Notre décadence!' Ainsi donc, pensais-je, la décadence est en Espagne, un concept courant, national, un cliché, une devise officielle. La nation qui, au XVIième siècle, offrait au monde un spectacle de magnificence et de folie, la voilà réduite à codifier son engourdissement. S'ils en avaient eu le temps, sans doute, les derniers Romains n'eussent-ils pas procédé autrement; remâcher leur fin, ils ne pouvaient: les Barbares les cernaient déjà. Mieux partagés, les Espagnols eurent le loisir (trois siècles!) de songer à leurs misères et de s'en imprégner. Bavards par désespoir, improvisateurs d'illusions, ils vivent dans une sorte d'âpreté chantante, de non-sérieux tragique, qui les sauve de la vulgarité, du bonheur et de la réussite. Changeraient-ils un jour leurs anciennes marottes contre d'autres plus modernes, qu'ils resteraient néanmoins marqués par une si longue absence. Hors d'état de s'accorder au rythme de la "civilisation", calotins ou anarchistes, ils ne sauraient renoncer à leur inactualité. Comment rattraperaient-ils les autres nations, comment seraient-ils à la page, alors qu'ils ont épuisé le meilleur d'eux-mêmes à ruminer sur la mort, à s'y encrasser, à en faire une expérience viscérale? Rétrogradant sans cesse vers l'essentiel, ils se sont perdus par excès de profondeur. L'idée de décadence ne les préocuperait pas tant si elle ne traduisait en termes d'histoire leur grand faible pour le néant, leur obsession du squelette. Rien d'étonnant que pour chacun d'eux, son pays soit son problème. En lisent Ganivet, Unamuno ou Ortega, on s'aperçoit que pour eux l'Espagne est un paradoxe qui les touche intimenent et qu'ils n'arrivent pas à réduire à une formule rationnelle. Ils y reviennent toujours, fascinés par l'attraction de l'insoluble qu'il représente. Ne pouvant le résoudre par l'analyse, ils méditent sur Don Quichotte, chez lequel le paradoxe est encore plus insoluble, puisque symbole... On ne se figure pas un Valéry ni un Proust méditant sur la France pour se découvrir eux-mêmes: pays accompli, sans ruptures graves qui sollicitent l'inquiétude, pays non-tragique, elle n'est pas un cas: ayant réussi, ayant conclu son sort, comment serait-elle 'intéressante'"? (TE).

Cependant, notre pays et la Russie n'intéressent pas Cioran uniquement parce que "l'évolution normale de la Russie et de l'Espagne les ont menées à s'interroger sur leur propre destin" (TE); cette question présente beaucoup d'intérêt pour celui qui, comme lui, s'interroge sans cesse sur le destin de notre civilisation européenne.

Ce n'est pas uniquement notre décadence qui le fascine. L'Espagne Impériale, celle des Conquistadors et des Mystiques, lui offre d'exemple le plus achevé d'une époque remplie où il aurait aimé vivre: "C'est le mérite de l'Espagne de proposer un type de développement insolite, un destin génial et inachevé. (On dirait un Rimbaud incarné dans une collectivité). Pensez à la frénésie qu'elle a déployée dans sa poursuite de l'or, à son affalement dans l'anonymat, pensez ensuite aux conquistadors, à leur banditisme et à leur piété, à la façon dont ils associèrent l'évangile au meurtre, le crucifix au poignard. A ses beaux moments, le catholicisme fut sanguinaire, ainsi qu'il sied à toute religion vraiment inspirée" (TE).

A propos de ces dernières lignes, il convient de signaler que, contrairement aux moralistes en vogue, Cioran ne va pas condamner ni la volonté d'expansion ni l'esprit agressif des peuples et des cultures: "Une civilisation n'existe et ne s'affirme que par des actes de provocation. Commence-t-elle à s'assagir? Elle s'effrite" (TE).

Conquête et Inquisition, vices grandioses

Alors que philosophes et historiens, nationaux et étrangers, nous décrivent avec horreur la Conquête de l'Amerique ou la répression religieuse de l'Espagne de la Contre-Réforme, Cioran prend une attitude radicalement opposée: "La conquête et l'Inquisition, - phénomènes parallèles issus des vices grandioses de l'Espagne. Tant qu'elle fut forte, elle excella au massacre, et y apporta non seulement son souci d'apparat, mais aussi le plus intime de sa sensibilité. Seuls les peuples cruels on l'heur de se rapprocher des sources mêmes de la vie, de ses palpitations, de ses arcanes qui réchauffent: la vie ne dévoile son essence qu'à des yeux injectés de sang... Comment croire aux philosophes quand on sait de quel regards pâles elles sont le reflet? L'Habitude du raisonnement et de la spéculation est l'indice d'une insuffisance vitale et d'une détérioration de l'affectivité. Pensent avec méthode ceux-là seuls qui, à la faveur de leurs déficiences, parviennent à s'oublier, à ne plus faire corps avec leurs idées: la philosophie, apanage d'individus et de peuples biologiquement superficiels" (TE).

C'est la perte de leur capacité de dominer, de leur disposition à s'imposer, au delà des conceptions humanitaristes, au delà de rêves irénistes, qui ruine les civilisations: "Depuis qu'une (nation) a abandonné ses desseins de domination et de conquête, le cafard, ennui généralisé, la mine. Fléau des nations en pleine défensive, il dévaste leur vitalité; plutôt que de s'en garantir, elle le subissent et s'y habituent au point de ne plus pouvoir s'en dispenser. Entre la vie et la mort, elles trouveront toujours assez d'espace pour escamoter l'une et l'autre, pour éviter de vivre, pour éviter de mourir. Tombées dans une catalepsie lucide, rêvant d'un statu quo éternel, comment réagiraient-elles contre l'obscurité qui les assiège, contre l'avance de civilisations opaques? La tension spirituelle et physique des époques de conquête, comme celle des instants créatifs, épuise rapidement les énergies des peuples et des hommes: "Pourquoi la peinture hollandaise ou la mystique espagnole ont-elles été florissantes un instant? (...) Des tribus aux instincts impérieux s'agglutinent pour former une grande puissance; arrive le moment où, résignés et titubants, elles aspirent à un rôle subalterne. Quand on ne sait plus être l'envahisseur on accepte d'être invalide" (CH).

Cioran admire deux choses en Espagne: sa période de splendeur et sa décadence. Il est arrivé à notre patrie comme "à tout peuple (qui), à un moment déterminé de sa course, croit être choisi. Cependant c'est quand il donne le meilleur et le pire d'eux-mêmes" (IEN). Et parmi les meilleures choses que l'Espagne ait données, on trouve sa mystique religieuse chrétienne même si cela paraît bizarre chez un Cioran agnostique et paganisant. Evidemnent ce n'est pas le contenu chrétien qui l'intéresse mais l'intensité du sentiment, sa volenté de conquête: "Mais se méprendre sur la mystique que de croire qu'elle dérive d'un amolissement des instincts, d'une sève compromise. Un louis de Léon, un Saint Jean de la Croix couronnèrent une époque de grandes entreprises et furent nécessairement contemporains de la Conquête. Loin d'être des déficients, ils luttèrent pour leur foi, attaquèrent Dieu de front, s'appropriètent le ciel. Leur idôlatrie du non-vouloir, de la douceur et de la passivité les garantissait contre une tension à peine soutenable, contre cette hystérie surabondante dont procédait leur intolérance, leur prosélytisme, leur pouvoir sur ce monde et sur l'autre. Pour les deviner, que l'on se figure un Fernand Cortès au milieu d'une géopgraphie invisible" (TE).

On l'a déjà vu, Cioran est captivé par l'image de la décadence. "Comment ne pas s'éprendre des grands couchers de soleil? L'enchantement moribond qui entourne une civilisation, après qu'elle ait abordé tout les problèmes et les ait faussés merveilleusement, offre plus d'attraits que l'ignorance inviolée par laquelle elle a débuté" (PD). La longue agonie de l'Espagne, sa 'sortie de l'Histoire' a modelé un type humain: "Il est à peu près impossible de parler avec un Espagnol d'autre chose que de son pays, univers clos, sujet de son lyrisme et de ses réflexions, province absolue, hors du monde. Tour à tour exalté et abattu, il y porte des regards éblouis et moroses; l'écartèlement est sa forme de rigueur. S'il accorde un avenir, il n'y croit pas réellement. Sa trouvaille: l'illusion sombre, la fierté de désespérer; son génie: le génie du regret. Quelle que soit son orientation politique, l'Espagnol ou le Russie qui s'interroge sur son pays aborde la seule question qui compte à ses yeux. On saisit la raison pour laquelle ni la Russie ni l'Espagne n'ont produit aucun philosophe d'envergure. C'est que le philosophe doit s'attaquer aux idées en spectateur; avant de les assimiler, de les faire siennes, il lui faut les considérer du dehors, s'en dissocier, les peser et, au besoin, jouer avec elles; puis, la maturité aidant, il élabore un système avec lequel il ne se confond jamais tout à fait. C'est cette supériorité à l'égard de leur propre philosophie que nous admirons chez les Grecs. Il en va de même pour tous ceux qui s'attachent au problème de la connaissance et en font l'objet essentiel de leur méditation. Ce problème ne trouble ni les Russes ni les Espagnols. Impropres à la contemplation intellectuelle, ils entretiennent des rapports assez bizarres avec l'Idée. Combattent-ils avec elle? Ils ont toujours le dessous; elle s'empare d'eux, les subjugue, les opprime; martyrs consentants, ils ne demandent qu'à souffrir pour elle. Avec eux, nous sommes loin du domaine où l'esprit joue avec soi et les choses, loin de toute perplexité méthodique"

D'après Cioran, la pensée faible (soft), les idées froides ne sont pas faites pour les Espagnols. "Avant, quand Sainte Thérèse, patronne de l'Espagne et de ton âme, te prescrivait un trajet de tentations et de vertiges, l'abîme transcendant témerveillait comme une chute des cieux. Mais ces cieux ont disparu -comme les tentations et les vertiges- et les fièvres d'Avila se sont éteintes dans son cœur froid" (PD).

Nous savens que Cioran est un pessimiste presque absolu. Mais lui, qui a écrit que "l'arbre de la Vie ne connaîtra plus le printemps, est désormais une souche sèche" (PD), a dit aussi que "vivre équivaut à l'impossibilité de s'abstenir" (CH). Voilà la grande angoisse qui l'accable. Qui nous accable: "Comment se mettre à réparer les dommages quand, comme Don Quichotte sur son lit de mort, nous avons perdu -au bout de la folie, épuisés- vigueur et illusion pour affronter les chemins, les combats et les échecs" (PD).

L'histoire seulement donne raison au pessimisme: "Ma mémoire accumule des horizons engloutis" (MD). Le christianisme, qui nous a parlé de notre salut en termes moralisateurs humanitaristes et comme un fait individuel, nous a écartés des grands destins collectifs et de la possibilité de dépasser notre condition trop humaine en établissant une frontière absolue entre l'humain et le divin. Les lumières de la Raison, celle de l'Aufklärung, nous ont uniquement dévoilé les ténèbres. Cioran a osé appeler les problèmes par leur nom. L'homme européen sera-t-il capable de dépasser son nihilisme et son angoisse, d'abandonner la nostalgie (PD), il a toujours vécu, comme il l'écrit dans IEN: (CH). (TE).pure?

Carlos Caballero

(Texte paru dans Punto y Coma, n°10, printemps 1988; trad. franç.: Nicole Bruhwyler).

Article issu de Orientations (Robert Steuckers), Wezembeek-Oppem, Belgique, n°13, Hiver 1991-1992
et pour qui la vie est "extraordinaire et nulle", un homme dont les livres s'intitulent, par exemple,
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Jeudi 16 juillet 2009 4 16 /07 /Juil /2009 11:00
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par  Jérôme Leroy
Valeurs Actuelles du 09-07-2009
Il y avait longtemps que l’on espérait que nous soient rendus les bruits miraculeux du Journal de Valery Larbaud. On les avait juste devinés dans une édition des années cinquante, très partielle, suscitant autant de manques et de questions que de bonheur. L’édition intégrale vient de sortir. Elle fait mille six cents pages et vous vaudra un probable excédent de poids si vous ne la gardez pas en bagage à main lors de l’enregistrement dans un de ces aéroports paranoïaques, kafkaïens, peuplés de mutants mondialisés qui auraient sans doute effrayé notre voyageur du monde d’avant, lui qui fut un Paul Morand sans l’électricité des ambassades ou un Blaise Cendrars sans cette canaillerie de mauvais garçon bourlingueur.


Mais le travail attentif et amoureux de Paule Moron qui a pris la suite des larbaldiens émérites que furent Georges Jean-Aubry et le recteur Mallet a abouti à ce monstre élégant dont l’appareil critique est à l’image de Larbaud: érudit et joyeux, précis et poétique, invitant au gai savoir et à la rêverie.Ainsi quand nous lisons, par exemple, en note 19 au Journal de 1934-1935, « M. Gueorguieff était directeur honoraire au ministère de la Justice de Bulgarie et préparait un livre sur la littérature française. Un même amour des soldats de plomb réunissait les deux hommes »,comment ne pas se dire que ce genre de commentaire, après du Larbaud,est encore du Larbaud. On se croirait, au choix, dans les Enfantines ou bien dans une de ces improbables rencontres avec des écrivains de nations oubliées, comme dans Jaune, Bleu, Blanc.

Valery Larbaud a longtemps fait partie de ces grands seconds rôles de notre littérature qui deviennent avec le temps et la franc-maçonnerie active d’admirateurs fervents, des écrivains dont le besoin se fait sentir de manière de plus en plus évidente afin de réenchanter une terre désormais si petite qu’elle en est étouffante. L’univers de Larbaud, ce sont d’abord des noms qui chantent comme celui de son double A.O.Barnabooth, milliardaire au coeur sensible, qui tombe amoureux à Florence, à l’endroit précis où Dante rencontra Béatrice, ou qui invente une poésie nouvelle dont les vers sont scandés par les rails de l’Orient-Express berçant ses insomnies de passage mélancolique : « J’avais le coeur serré comme quand on voyage / J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain. » Des noms qui chantent, encore, comme ceux de l’ancienne gare de Cahors ou de Fermina Márquez, l’un des romans français les plus délicieux et les plus doux-amers sur les amours adolescentes.



On pourra,bien entendu, assister ici à la genèse de ces textes enchanteurs et de beaucoup d’autres.Un journal intime est toujours, pour un écrivain, un laboratoire autant qu’un fumoir. On y desserre parfois la cravate, oh si peu, mais on continue à chercher l’or du temps, loin des regards indiscrets.

Ce Journal, Larbaud l’a écrit de longues années directement en anglais, mais aussi à l’occasion en espagnol ou en italien. Tous les écrivains, on le sait depuis Stendhal, deviennent souvent snobs et paranoïaques quand ils ont compris qu’ils étaient les agents secrets du sens, l’ultime garde rapprochée d’une figure du monde qui disparaît au fur et à mesure de l’uniformisation programmée de la planète. Ils sont plusieurs, de ces voyageurs de l’entre-deux-guerres, à pressentir cet effacement, ce déclin de la beauté, à l’instar du Rien que la terre de Morand. Larbaud pousse jusqu’à la névrose un désir d’ubiquité, de peur de perdre ce qui ne reviendra plus. C’est pourquoi on voit dans ce journal à quel point il aime les lieux, tous les lieux,d’un amour inquiet, et ce n’est pas un hasard s’il fut le traducteur d’Erewhon (nowhere), l’utopie négative de Samuel Butler, comme s’il conjurait là ses pires angoisses. D’Annecy à Corfou, d’Evora à Vichy, capitale de son Bourbonnais natal, il a toujours désiré, et ce journal en témoigne à chaque page, tracer des itinéraires de traverse, en géographie comme en littérature, pour mieux préserver ce qui ne doit mourir à aucun prix comme, par exemple, « les matinées, la qualité subtile de l’air et de la lumière, vers 8 heures, le silence, le calme sur la mer libre, la jeunesse de toute chose ».

Journal, de Valery Larbaud, Gallimard, 1 600 pages, 70 .

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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 21:09
Publié dans Rivarol le 24 février 2006

On sait que la littérature arthurienne a placé au cœur de l’imaginaire européen les hautes figures de Merlin le Sage, l’homme de la forêt, le frère des loups, héritier des druides, Arthur, incarnation de la souveraineté sacrée, la douce reine Guenièvre, les preux chevaliers de la Table Ronde. Quelques-uns, parmi nos contemporains, attendent et espèrent que la Dame du Lac brandira à nouveau hors de l’onde l’épée Excalibur, signal d’une nouvelle reconquête car le Graal, la coupe du sang, reviendra éclairer notre nuit.

L'œuvre du trouvère Chrétien de Troyes est un fleuron de la littérature française, né dans cette cour de Champagne où la comtesse Marie, en digne fille d’Aliénor d’Aquitaine, accueillait galamment les poètes. Mais on sait peut-être moins, en France, que Chrétien a eu d’éminents confrères à l’est du Rhin, tout aussi fascinés que lui par cette « Matière de Bretagne » qui était, en fait, l’écho d’ancestrales traditions populaires du monde celtique. Parmi ces trouvères germaniques (les Minnesänger, « ceux qui chantent l’amour »), l’un des plus grands est Wolfram von Eschenbach (1170-1220).

Né en Franconie orientale, il est l’auteur de charmantes chansons d’amour (des “aubes”, dont le thème est la séparation des deux amants, quand pointe l’aube, après une nuit secrète), d’un roman de croisade, adaptation d’une chanson de geste, Willehalm, resté inachevé. Mais, surtout, du Parzival. Ce fut le roman arthurien, en vers, le plus lu et le plus goûté de l’Allemagne médiévale, comme en témoignent les dizaines de manuscrits parvenus jusqu’à nous. Comme son titre l’indique, c’est une adaptation du Perceval de Chrétien de Troyes, mais Wolfram en a fait une oeuvre très personnelle, originale — au point de séduire certains lecteurs plus encore que son modèle, de par la forte charge symbolique qu’elle contient.
  
L'œuvre comprend vingt-cinq mille vers. Rédigée à la demande d’un mécène, le landgrave Hermann de Thuringe, elle fut composée vers 1200, en seize livres. Les premiers racontent l’enfance de Parzival, dont le père chevalier est mort au combat, si bien que la mère a voulu tenir l’enfant en dehors du monde de la chevalerie, en l’élevant dans une contrée déserte. Mais bon sang ne saurait mentir. Le jeune Parzival s’émancipe de la surveillance maternelle et part vivre sa vie. Qu’il veut être celle d’un chevalier. Vaillant mais inexpérimenté, il atteint son but après moult épreuves. Et, sauvant une gente reine des assiduités d’un trop brutal soupirant, il y gagne l’amour de la dame et un royaume.

On est là, jusqu’à présent, dans un scénario assez classique. Mais Wolfram voulait plus et mieux. Il conduit donc, dans la suite de son long poème, Parzival vers un château nimbé de légende.

Un ordre de chevaliers — dans lequel on pourrait reconnaître les Templiers — y garde farouchement le Graal. Il se sait investi d’une mission supérieure, qui est le sens même de son existence. Après une première tentative avortée — Parzival échoue à l’épreuve décisive — il doit mériter par des combats, dont le plus important est une purification intérieure, d’avoir enfin la possibilité d’accéder au Graal. Un Graal qui permet à ses gardiens chevaliers d’avoir directement accès à la présence divine, sans intermédiaire — ce que l’Eglise apprécie fort peu, faisant planer du coup sur Wolfram des soupçons d’hérésie, pour ne pas dire plus.

D’autant que son Graal, qui offre tous les mets et boissons possibles, qui est source de santé et de jeunesse, au point de protéger de la mort et de maintenir en vie, ressemble furieusement au chaudron sacré contenant la boisson d’immortalité qui est au coeur des mythologies indo-européennes.
  
On comprend mieux, ainsi, pourquoi Parzival devenu roi du Graal est présenté comme le « roi juste et pacificateur », thème cher au camp gibelin des Staufen qui affirme les droits de l’Empire face à la Papauté. Le roi Parzival est là pour proclamer l’unité, sacrée, du monde divin et du monde humain, en rupture donc totale avec le vieux dualisme qui diabolise le monde des hommes en l’affirmant voué au mal.

On voit que Wolfram von Eschenbach était beaucoup plus qu’un gentil poète.C'est ce qui fait que certains le lisent encore en trouvant dans son oeuvre un message éternel.



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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 15:25

http://www.contrepoints.org/local/cache-vignettes/L250xH408/arton507-7cc57.jpg
Par Ran Halevi
Le Figaro Littéraire du 10 mai 2007

Jacques de Saint-Victor -Un essai ambitieux qui explore les origines du discours de la liberté en France avant la Révolution.

 
LE DISCOURS de la liberté politique en France est né sous la monarchie absolue. Mais c'est un discours pluriel qui n'a cessé d'évoluer, de s'infléchir et de s'enrichir. Les historiens ont souvent étudié les auteurs, célèbres ou méconnus, qui s'étaient efforcés, entre le règne de Louis XIV et le règne de Louis XVI, de concevoir une « pensée libérale » du pouvoir. Mais ils ont rarement tenté d'en retracer l'histoire intellectuelle. Tel est l'objet ambitieux, et réussi, du livre de Jacques de Saint-Victor. Nourri de nombreuses lectures, cet essai possède la qualité plutôt rare de marier la profusion du savoir à la clarté de l'expression qui en fait le charme : M. de Saint-Victor sait parler simplement de choses passablement compliquées.
 
Les promoteurs de la « critique libérale » dont il interroge les racines ne sont ni des marginaux ni des dissidents : Fénelon, Boulainvilliers, Saint-Simon ont tous vécu dans la proximité de la Cour avant de prendre leur distance ou d'en être éloignés. Tous partagent, au crépuscule du Grand Règne, l'inquiétude devant la dérive absolutiste de l'autorité monarchique, qu'ils cherchent à conjurer en associant la noblesse à l'exercice du pouvoir. Leur opposition est à la fois libérale et aristocratique. Et si les remèdes qu'ils méditent ne se recoupent pas toujours, leur réflexion puise dans un terreau commun : c'est l'histoire lointaine de la royauté, ce sont les « libertés germaniques » nées de la conquête franque du Ve siècle, qui fondent leur idée d'une monarchie tempérée ou «limitée».
 
Récit des origines
 
Le passé national leur offre plus qu'un réservoir d'expériences utiles : il est l'arbitre, l'instance de légitimation, de toute revendication politique. Et ce qu'il enseigne, écrit Boulainvilliers qui en donne l'interprétation la plus élaborée, c'est que l'invasion de la Gaule par les guerriers francs aurait produit une « constitution libre » où ces hommes fiers et sans malice gouvernaient au côté du roi dans les premières assemblées de la nation, les fameux champs de Mars et de Mai. Clovis et ses descendants ont beau chercher à les soumettre, la liberté française survit néanmoins sous Charlemagne et s'épanouit au XIVe siècle, avant de s'évanouir : sous Louis XI elle est déjà éteinte. Le reste n'est qu'une succession d'usurpations royales qui vont culminer sous le règne « despotique » de Louis XIV. À ce récit des origines qui érige la noblesse en rempart des libertés sera opposée la thèse « royale » qui nie la réalité de la conquête, dément l'existence des « libertés germaniques » et reconnaît à la monarchie dès l'origine un caractère absolu.
 
Avec la publication de L'Esprit des lois au milieu du siècle, cette première « guerre des mémoires » semble tranchée en faveur des thèses germaniques. Mais la grande contribution de Montesquieu est d'exposer à ses contemporains deux modèles de liberté politique : la « liberté modérée » du régime monarchique et la « liberté extrême » incarnée par la Constitution d'Angleterre. Jacques de Saint-Victor analyse l'usage de plus en plus radicalisé, et détourné des principes du gouvernement monarchique déposés dans L'Esprit des lois. Avant que 1789 ne redonne une actualité inédite au modèle anglais que les premiers révolutionnaires « monarchiens » voudront vainement adapter en France : l'abbé Sieyès l'emporte à l'Assemblée constituante qui consacre la rupture avec tout héritage et tout modèle.
 
En quelques décennies, la France est ainsi passée d'une guerre des mémoires à une guerre des principes dont nous ne sommes pas tout à fait sortis. Le mérite de ce livre est d'explorer toute la diversité des expressions que prend pendant cette époque agitée le discours de la liberté : de Turgot qui veut mettre la monarchie au service du libéralisme économique et d'une politique de la raison, aux promoteurs prérévolutionnaires du principe de la souveraineté nationale, en passant par Mably qui mobilise à son tour le récit des origines pour plaider une « révolution ménagée » puisant son inspiration dans un « républicanisme classique » où se mêlent les références antiques et les traditions nationales.
 
Il est un fil que Jacques de Saint-Victor cherche à retrouver tout au long de l'ouvrage : ce sont les traces éparses d'une « tradition civique » méconnue. Elle opposerait à l'héritage individualiste du libéralisme économique de type anglais un idéal civique - nobiliaire, parlementaire, démocratique - qui cherche à concilier le pouvoir et la liberté par la citoyenneté. Serait-ce un trait commun souterrain d'une certaine pensée française de la liberté ? Telle est la voie originale que cet ouvrage propose d'ouvrir.
 
Les Racines de la liberté. Le débat français oublié, 1689-1789 de Jacques de Saint-Victor Perrin, 355 p., 21,50 €.

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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 15:22
par PAUL FRANÇOIS PAOLI.
Le Figaro Littéraire du 10 mai 2007

Le penseur libéral américain Isaiah Berlin réinterprète les oeuvres de théoriciens des Lumières et du romantisme.

 
RENDRE simple et accessible la complexité de grands penseurs : c'est un des grands talents de Isaiah Berlin, auteur d'un classique de la pensée libérale : Deux concepts de la liberté, texte qu'il a prononcé lors de sa conférence inaugurale de 1958 où il opposait les notions de liberté négative, celle des modernes, à la liberté positive des Anciens.
 
En effet Isaiah Berlin n'était pas seulement un auteur mais aussi un conférencier qui, comme Benjamin Constant, a su exprimer l'essentiel de sa pensée durant ses prises de paroles. On l'a même surnommé le Paganini de l'estrade... En témoigne la réédition de la Liberté et ses traîtres où il réinterprète les oeuvres de grands penseurs des Lumières et du romantisme à l'aune de sa pensée. Ces « ennemis » de la liberté sont selon lui : Helvétius, Rousseau, Fichte, Hegel, le comte de Saint Simon et Joseph de Maistre. Pour lui en effet ses précurseurs ou héritiers de la Révolution française défendent une conception autoritaire qui s'oppose à la tradition anglo-saxonne de la liberté. C'est l'intérêt de Berlin de souligner l'ambiguïté du rôle des Lumières françaises et continentales ; notamment l'idéalisme allemand dans l'affirmation de la modernité.
 
Analyse contestable
 
Autant son analyse sur Helvétius, dont la pensée a contribué à réduire les mobiles de l'action humaine à la simple recherche de l'intérêt, reste d'actualité, autant son analyse de Rousseau, transformé en chantre de l'autoritarisme, est plus contestable. Ces conférences qui datent de 1952 s'inscrivent dans un contexte particulier de guerre froide, aussi bien militaire qu'intellectuelle, et Berlin appartient au camp des démocraties occidentales, ce qui explique sa sévérité pour Rousseau, parfois revendiqué par les idéologies totalitaires. À lire comme le témoignage d'un esprit sensible, aussi acéré qu'indéfectiblement attaché à la liberté humaine.
 
La Liberté et ses traîtres d'Isaiah Berlin Payot, 286 p., 21, 50 €.
 

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