Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /Juil /2009 13:11



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Il y a soixante-cinq ans, s'achevait à Saint-Rémy-de-Provence la vie de Léon Daudet. Francis Bergeron, pour qui les polémistes du XIXe siècle ont peu de secrets, a fait le pari d'entrer dans la lignée de ses biographes. Non pas sous la forme du pavé que l'existence tumultueuse et polymorphe de son personnage semblait exiger, mals dans les limites de la collection «Qui suis-je ?» de Pardès, dont le format et la pagination, réduits, contraignent, salutairement, à dire beaucoup sur une surface limitée. Le pari de Francis Bergeron a été gagné haut la main. Confronté à un écrivain très productif, un combattant politique sur toutes les brèches, un découvreur de talents au flair exceptionnel, à un être joyeux et spontané qui fut frappé par un drame personnel terrible, Il a choisi d'en traiter successivement les divers aspects, en en mettant la profonde unité en relief. Et Il fait aimer Léon Daudet, sans jamais dissimuler les contradictions et les errements du dirigeant royaliste, que nous finissons par accepter comme naturelles.

Au départ, Léon Daudet était un fils de ... Avec un père Alphonse, déjà connu dans le royaume des lettres, lorsqu'il naît en 1867, difficile de se doter d'un prénom bien à lui. Le milieu où il grandit est d'esprit républicain, les enfants de Victor Hugo le fréquentent, on y croise Clemenceau ou Gambetta. Léon s'oriente vers la médecine. A 23 .ans, en 1890, il passe le concours d'internat. Une injustice, mineure mais blessante, commise à son encontre, le dissuade d'aller plus loin. Il tira de cette expérience interrompue la matière d'un livre qui le fera remarquer en digne fils de son père, Les morticoles (1894). En 1891, il se marie civilement avec Jeanne Hugo, petite-fille du poète. La situation se détériore vite, en 1895, il divorce. Cette séparation est le signe avant-coureur qu'un fossé se creuse entre lui et le camp républicain.

Les facettes d'une vie exubérante

Dans le temps où il s'éloigne de Jeanne Hugo, il se lance dans l'écriture, et il ne s'àrrêtera plus. Il s'apparente aux naturalistes à la Zola par ses descriptions très crues, et cela lui vaudra l'hostilité persistante de feuilles proches de l'Eglise, tel Ouest Eclair, dont Francis Bergeron donne un recueil de citations très significatif. Il s'attaque à des milieux variés, à des genres forts, Rabelais est évoqué à son propos, et Francis Bergeron le souligne. S'il eut pu choisir, il eut voulu vivre au ~ siècle, lui qui détestait le « stupide XIXe siècle »,période de son arrivée à l'âge d'homme. Parmi ses œuvres, Le Voyage de Shakespeare subsiste encore en 2007 chez les libraires. Parallèlement à l'écriture, il découvre la politique engagée etil sera un antidreyfusard de la première heure. Il évolue vers le rejet du système parlementaire et, au début du nouveau siècle, il découvre pleinement le royalisme, mutation achevée en 1904. Il rejoint l'Action Française, Charles Maurras, Jacques Bainville, Henri Vaugeois, Maurice Pujo ... Son périple fougueux à travers la politique s'ébranle. Il sera de toutes les luttes, avec frénésie, et se fera haïr par son style mordant, sa façon de stigmatiser l'adversaire au travers de son physique et de son comportement. Voici le temps des duels - il est blessé plusieurs fois - et des arrestations. Il est toujours dans la rue, à la tête des Camelots du Roi. Son remariage en 1903 avec sa cousine Marthe Allard contribuera à sa maturation politique. Les deux époux feront bloc, et le couple sera surnommé «Martéléon».

La souffrance d'un père

La Grande Guerre fait surgir un Léon Daudet pourchasseur des germanophiles, si hauts placés fussent-ils. De contempteur du «mongol» Clémenceau, il se mue en soutien enthousiaste du Père La Victoire. Après l'Armistice, l'antiparlementaire Daudet parvient à la Chambre des Députés, et il n'y passe pas inaperçu. Ses discours constituent des morceaux d'anthologie, à l'effarement de ses adversaires. Au sommet de sa popularité, en 1923, il est frappé d'un coup épouvantable du sort, la mort de son fils Philippe, adolescent, retrouvé tué d'une balle en pleine tête dans un taxi. Le père dénoncera l'assassinat, on évoquera aussi un suicide. Léon Daudet, emprisonné pour avoir fustigé à cette occasion les grands du régime, est emprisonné. Il s'évade de la Santé, vit en exil, avant de se voir enfin, en 1929, gracié.

En dehors des luttes politiques, Léon Daudet se signale comme un critique littéraire des plus avisés au cours des années 30. LaIssant de côté, ses convictions, il pousse, à l'Académie Goncourt, des jeunes talents aux idées diamétralement opposées aux siennes. Il suffira de mentionner Céline, voire Joseph Kessel. Il est le premier à saluer l'apparition de Georges Bernanos.

La fin de sa vie sera marquée par une nouvelle guerre, et la défaite de la France. Disparu en 1942, à 75 ans, il ne connaîtra pas la guerre civile déchaînée de 1944-1945. La dernière phrase qu'il écrivit fut: « VIve l'avenir de l'intelligence ! ».

Ce météore a eu plusieurs biographes de talent, citons ainsi Michel Bassi, François Broche, Pierre Dominique, Jean-Noël Marque, Eric Vatré ... S'inscrire dans une cohorte pareille s'avérait difficile. Francis Bergeron y est parvenu, mettant en scène la renaissance de ce génie truculent, qui n'eut pas déparé sous le roi François Ie .

Alexandre MARTIN, National Hebdo

Francis Bergeron : Léon Daudet Collection «Qui suis-je ?», P
ardès, 128 pages 12€ .
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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /Juil /2009 13:09

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Après la Grande Guerre, l'Action Française joua, pendant quelque temps, la carte de l'opposition légaliste au régime républicain.
La tentative, malgré le talent oratoire de Léon Daudet, devait se solder par un échec.


Journaliste, romancier, cntlque, essayiste, médecin et beaucoup d'autres choses encore, Léon Daudet fut aussi, de 1919 à 1924, le temps d'une législature, un très actif député. Avant lui, un autre grand polémiste d'extrême droite, également patron d'un quotidien de combat, Edouard Drumont, avait siégé quelques années à la Chambre, mais, puissant et redouté, la plume... ou l'épée à la main, il s'adapta fort mal au milieu parlementaire et n 'y conquit aucune influence. Daudet, en revanche, doté d'un verbe sonore, audacieux et combatif autant qu'on peut l'être, assidu à son banc au point de ne manquer qu'exceptionnellement une séance. devait faire bien mieux que de la figuration en dépit de son relatif isolement politique. Dans une assemblée qui comptait de nombreux poilus, et où la notre patriote dominait toutes les autres, ses appels à la fermeté envers une Allemagne vaincue mais toujours menaçante, rencontrèrent un écho que les gouvernements successifs ne pouvaient ignorer ni négliger. Le rôle important qu'il joua dans la chute du ministère Briand, en janvier 1922, les adjurations pressantes adressées à Poincaré d'occuper la Ruhr, ce que celui-ci, finalement se résolut à faire, en janvier 1923, en fournissent les plus belles preuves, Seulement, de ces succès, quel profit retirèrent Daudet et l'Action française?

Si l'on en croit Edouard Berth, syndicaliste révolutionnaire et disciple de Georges Sorel qui, à la veille de la Grande Guerre, s'était beaucoup rapproché d'elle, l'AF cessa moralement d'exister à partir d'août 1914, lorsque, sous prétexte d'union sacrée, elle accepta sans aucune réticence de participer à la croisade du monde quatre-vingt-neuvien contre les Empires centraux et spécialement contre les Hohenzollern. « Personne, affirmait Berth vers 1924, personne ne niera que l'idéologie des Alliés n'ait été une idéologie essentiellement démocratique et qu'il s'est bien agi, pour eux, de vaincre la dernière monarchie qui eût en Europe des allures ancien régime, pour arriver à couler le monde entier dans le moule de la civilisation bourgeoise. » Dès lors, et quoique gardant son étiquette royaliste, l' AF, privée de sa vraie raison d'être, aurait versé, selon la propre expression de Berth, dans le « chauvinisme intégral ».

L'accusation est grave, et Léon Daudet, malheureusement, s'emploiera, en certains de ses articles ou de ses discours, à la justifier. N'ira-t-il pas jusqu'à déclarer, le 18 octobre 1921, à la tribune de la Chambre : « Nous sommes de tout coeur non seulement avec les républicains allemands, mais encore avec les bolcheviks allemands. en Allemagne, précisément parce que nous souhaitons à l'Allemagne. la peste, et. à la France, la santé. » Comme si le meilleur moyen d'assurer sa maison consistait à mettre le feu chez le voisin ! En réalité, Daudet, «fantasque et souvent peu rigoureux », dit François Maillot dans un ouvrage très documenté, très neuf, et aussi très lucide sur l'expérience parlementaire du truculent écrivain (1), se laissait parfois aller à des dérapages dont il ne mesurait pas la portée. De même eut-il quelques illusions sur la possibilité de radicaliser le Bloc national, majoritaire à l'assemblée, d'entraîner le plus à droite cette « grosse masse gélatineuse ». Malgré les réussites que nous avons signalées, il échoua, au total, dans l'entreprise, et en conçut de l'amertume. Il y serait d'ailleurs parvenu qu'on voit mal en quoi cela aurait fait avancer la restauration monarchique ...

PAS SI PRESSÉ D'ÉTRANGLER MARIANNE

Reste que notre homme, représentant d'une doctrine qui condamnait le Parlement, en aima l'atmosphère, s'y épanouit, et se consola difficilement d'en être évincé aux élections de 1924, de ne plus pouvoir signer, avec une certaine ostentation comique non dénuée de jobarderie, Léon Daudet, député de Paris. François Maillot le confirme : il prit goût à son activité parlementaire, remarque-t-il, tissa ou renforça des liens amicaux avec des adversaires politiques; bref, il se plut à la Chambre et au contact de ses collègues. Or, ajoute Maillot, et l' observation vaut qu'on s'y arrête, « comment peut-on envisager de prendre le pouvoir; et le cas échéant, de faire couler le sang, lorsqu'on entretient des rapports courtois et parfois d'amitié avec ceux qui, éventuellement, s'opposeraient à une telle tentative ? » Au fond, on doit se demander et on revient ici à l'appréciation de Berth, si cette attitude ne traduisait pas la renonciation au coup de force, le désir de perpétuer l'union sacrée, une union sacrée de plus en plus réduite par souci de l'intérêt national à court terme, à un soutien sans contrepartie aux républicains libéraux ou conservateurs . François Maillot, au terme son étude, penche en tout cas pour cette hypothèse.

Alors, pas si pressé d'étrangler Marianne, le député royaliste Léon Daudet? La révélation est de taille...

• Michel Toda Le Choc du Mois
(1) Léon Daudet, député royaliste(Éditions Albatros) 196 p


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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /Juil /2009 12:56

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Le Choc : Mon commandant, pour quelles raisons êtes-vous devenu un officier rebelle?

Commandant de Saint-Marc : Pour le comprendre, il faut survoler très rapidement l'histoire de notre génération de soldats : la défaite de l'armée française en 1940, l'Occupation et le choix pour beaucoup de militaires entre deux logiques, ce que l'on croit être l'honneur, ce qu'est l'obéissance, etc. Puis il y a eu l'Indochine, les combats que nous avons menés, les populations qui nous ont fait confiance, et que nous avons abandonnées, comme les partisans que j'avais engagés et commandés à la frontière de Chine. Je garde l'image de ces hommes et de ces femmes, qui s'agrippaient à nos camions, sur les mains desquels nous donnions des coups de crosse, et qui tombaient dans la poussière de la route ... La plupart des officiers qui avaient des responsabilités en Algérie, avaient eu cette amère, dramatique, tragique expérience de l'Indochine, et je crois que c'est cette espèce de lumière jaune qui nous éclairait.
En Algérie, nous avons été engagés dans une grande action de séduction des populations : j'ai passé des nuits entières à essayer de persuader les hommes de ce pays de s'engager à notre côté; je me suis rendu dans les villages les plus reculés et j'ai dit à ces gens-là, perdus au fond des montagnes, que nous ne les abandonnerions jamais. Fin 1960, le général de Gaulle, venu nous visiter, nous a dit en nous regardant dans les yeux: « Moi vivant, jamais le drapeau FLN ne flottera sur Alger. Jamais je ne traiterai avec ces gens-là. » Parallèlement, le pouvoir politique tentait de négocier avec les instances supérieures de la rebellion à Tunis ...

Dans quelles conditions avez-vous rallié le général Challe ?

Lorsqu'en avril 1961, alors que je commandais le 1er REP en l'absence du colonel, un ami m'a dit: « Le général Challe est clandestinement à Alger, et souhaite vous voir. » J'ai ressenti cette espèce de crispation que j'éprouvais au début des combats, et je me suis rendu à la convocation du général, en sachant ce qui allait m'être proposé. Il m'a dit: « Saint-Marc, je vais vous demander quelque chose de terrible. Dans quelques heures, j'entreprends une action illégale contre le pouvoir politique de mon pays, parce que j'estime que ce pouvoir politique trahit l'armée, ce qui n'est peut-être pas grave, mais aussi les populations que nous avons engagées dans un destin français ou proche de la France, et je voudrais savoir si vous êtes avec moi ou contre moi. » Il y a eu un silence assez lourd, puis je lui ai répondu : « Mon général, je suis à vos ordres. Le 1er REP me suivra. » En quelques secondes, j'étais devenu un officier rebelle, passible de douze balles dans la peau dans les fossés du fort de Vincennes. Et, ce qui était plus grave, j'engageais derrière moi 900 officiers, sous-officiers et légionnaires.

L'affaire d'avril 61 était-elle l'aboutissement d'un complot?

Je l'ignorais à l'époque, mais j'ai su plus tard, parce que j'ai eu le temps d'en parler pendant cinq années passées en prison, qu'il y a eu en effet un complot, organisé, à Paris, par un certain nombre d'officiers, un certain nombre d'hommes qui avaient préparé l'action clandestine.

À quoi attribuez-vous l'échec du putsch ?

À la conjugaison de plusieurs effets. En premier lieu, certains chefs militaires, qui avaient promis leur soutien au général Challe, se sont défaussés. Ensuite il y a la manière dont fut travaillée une certaine partie du contingent, cause souvent avancée, mais dont il ne faut pas surestimer l'importance. Enfin, très rapidement, un certain nombre de cadres de l'almée se sont rendus compte que la métropole était hostile au putsch. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'en 1961 les gens avaient tous en tète l'exemple de mai 58, alors que le contexte et l'état des esprits, en métropole comme dans l'armée, avait changé, ce qui explique peut-être aussi l'échec du putsch. Mais je crois qu'il aurait pu réussir.

Quel était l'état d'esprit des officiers rebelles au cours des différentes phases du putsch?

Je vous répondrai avec prudence, puisqu'il est toujours délicat de rendre compte de la pensée d'autrui. Je pense que la majorité des officiers étaient « sentimentalement » favorables au putsch : le 1" REP était un régi. ment qui avait beaucoup donné et ses cadres étaient traumatisés par l'idée qu'une victoire sur le terrain puisse déboucher sur une capitulation diplomatique en rase campagne.
Beaucoup, lorsqu'ils m'ont donné leur accord, étaient probablement inquiets : nous étions des officiers révoltés, mais pas des officiers révolutionnaires. Leur inquiétude a cru rapidement lorsqu'ils se sont aperçus que l'armée ne basculait pas dans le putsch brutalement. En outre, alors qu'au début notre action était très dynamique, puisque nous avons occupé Alger, ils ont été astreints par la suite à des missions statiques: ils ont tourné en rond et ont très vite senti que ça n'allait pas. À ce moment-là, je crois que leur moral a été mis à rude épreuve, et je dois rendre hommage à la manière dont ils ont fait face, parce que j'ai ramené à Zéralda la dernière nuit, quand tout était consommé, un régiment qui se tenait.

Si le putsch avait réussi, qu'était-il prévu ensuite?

Je n'en sais rien; mais un tumulte brutal est parfois nécessaire pour modifier le cours des choses. Ensuite elles s'organisent, ou se désorganisent, en fonction des initiatives. Il y avait plusieurs solutions : faire pression sur de Gaulle; susciter à Paris - beaucoup y ont pensé - un mouvement parallèle qui fasse prendre conscience à l'opinion que ce qui allait se passer serait une page de honte pour la France; et peut-être, si toute l'armée avait pris position en Algérie, avec certainement beaucoup de sympathies en France et en Allemagne, y aurait-il eu des initiatives sur le plan politique, qui auraient pu aboutir et réussir. Mais on ne refait pas l'histoire ...

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC LETTY Le Choc du Mois. Avril 1993






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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /Juil /2009 12:37

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Commémoration. Le centenaire de la philosophe et mystique est l'occasion de (re)découvrir son oeuvre.

Philippe Barthelet, le 26-03-2009
Tout au long de sa courte vie, elle allia la rigueur de la raison, la passion de l’engagement et la foi mystique.

On ne rafraîchit pas les sources : c’est ainsi que Gustave Thibon répondit peu avant sa mort à un éditeur, lequel lui demandait un peu étourdiment de “rafraîchir” la leçon de Simone Weil. “Leçon”, le mot semble fait pour elle, non seulement parce qu’il est l’un des titres de sa bibliographie, mais surtout parce qu’il unit deux sens, didactique et liturgique, qui, chez elle, finissent par être indiscernables.


Elle aurait donc cent ans, un siècle composé d’une courte vie – trentequatre ans – prolongée par une légende que l’irremplaçable évocation de sa nièce, Sylvie Weil, « grandie dans l’ombre de Simone », ramène, avec une tendre ironie, à une réalité vivante et autrement précieuse : les jeunes années d’un « génie bicéphale », celui que forme Simone Weil avec son frère aîné, André, qui sera l’un des plus grands mathématiciens de son temps, et dont elle comparait l’enfance à celle de Pascal. Leurs parents, le docteur Bernard Weil et sa femme Selma, sont d’un milieu juif libéral, alsacien pour lui, galicien pour elle ; et toute antijuive que se voudra Simone Weil, rejetant l’Ancien Testament avec la même obstination qu’elle rejetait les Romains, elle ne pourra éviter que sa vie entière ne soit marquée par l’«obsession de la charité », cette tzedaka judaïque que Sylvie Weil n’a aucun mal à déceler à chaque étape de son existence.

 

Ces étapes sont connues, elles ont fourni en images pieuses et clichés héroïques la légende de la “vierge rouge”, de l’“Antigone juive” “presque sainte” : l’élève d’Alain, la normalienne, « mélange d’anarchiste et de calotine » selon le mot d’un de ses maîtres, la jeune professeur à Roanne, qui se mêle de syndicalisme révolutionnaire et défile avec les chômeurs avec qui elle partage son traitement, l’ouvrière volontaire chez Renault, ou plutôt « l’agrégée de philosophie en vadrouille dans la classe ouvrière », comme elle préférait se définir elle-même dans une lettre, la combattante anarchiste en Espagne (quinze jours et la jambe plongée dans une marmite d’huile bouillante), enfin l’ouvrière agricole en Ardèche, puis la rédactrice de la France libre à Londres, bombardant ses supérieurs de propositions jugées raisonnablement impraticables, elle-même traitée de « folle » par de Gaulle, sans doute « désespérée et révoltée », selon le mot de sa biographe Simone Pétrement, de n’avoir pu se faire parachuter en France pour une mission secrète et se laissant mourir de faim dans un sanatorium, le 24 août 1943. Celle qui n’avait jamais voulu se faire baptiser, considérant que sa vocation était d’être à la porte de l’Église, est enterrée dans la section réservée aux catholiques du New Cemetery d’Ashford, dans le Kent. Pour que tout soit en ordre, « on avait demandé à un prêtre de venir ; il se trompa de train, ou manqua le train, et ne vint pas ».

 

Simone Weil eut le mensonge en horreur, quelles qu’en soient les formes, intellectuelles, esthétiques, politiques ou religieuses. En 1934, à propos de la Condition humaine, elle reproche à Malraux sa conception de la révolution comme divertissement pascalien : « S’il s’agit de se fuir soimême, il est plus simple de jouer ou de boire. Et il est encore plus simple de mourir.Au reste, tout divertissement, y compris une action révolutionnaire de cet ordre, est une forme déguisée du suicide. » Elle est résolue à ne tricher jamais. « Lorsque Simone pense à quelque chose, écrit Sylvie Weil, elle y pense tout le temps. » La notation à peine moqueuse recouvre une vérité capitale : Simone Weil fera de l’attention la clé de sa philosophie. La pédagogie de l’attention est pour elle le seul objet véritable de tout enseignement : « …non pas comprendre des choses nouvelles, mais parvenir à force de patience, d’effort et de méthode à comprendre les vérités évidentes avec tout soi-même ». Car « l’attention absolument sans mélange est prière ». Mais « celui qu’il faut aimer est absent » ; Simone Weil ose parler d’« athéisme purificateur » : « Priver tout ce que je nomme “je” de la lumière de l’attention et la reporter sur l’inconcevable. » Dieu, pour n’être pas une imagination, une idole de notre intellect ou de notre sensibilité, ne peut qu’être objet d’attente, on ne peut l’aimer pendant ce temps qu’à travers les créatures et l’ordre du monde (les nombres). Simone Weil retrouve Pascal, et fait spontanément de Platon une préparation au christianisme, c’est-à-dire à la descente du Christ – une expérience qu’elle connaîtra en 1938 : « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise. »


Des raisonnements aussi implacables qu’une démonstration mathématique


Chaque mot, chez elle, a la précision, la force et l’évidence d’une vérité géométrique : bien rares furent les interlocuteurs qui avaient les oreilles pour l’entendre. Parmi eux, Joë Bousquet, le poète de Carcassonne, paralysé depuis 1918, à qui elle alla rendre visite avant de quitter la France, et Gustave Thibon, chez qui, en Ardèche, elle voulut faire l’expérience du travail agricole. C’est à lui qu’elle abandonnera ses cahiers, lui proposant même d’en publier ce qu’il voudrait sous son nom à lui. C’est lui qui éditera, en 1947, la Pesanteur et la Grâce, une anthologie de ces cahiers, qui demeure la voie d’accès irremplaçable à l’oeuvre et à la pensée de Simone Weil. «Nous lui devons Simone Weil », dira François Mauriac de Gustave Thibon ; et T. S. Eliot soulignera quant à lui tout ce que la pensée politique et sociale de la philosophe, telle qu’elle l’exposera dans l’Enracinement, devait à sa communion d’esprit avec Thibon. Dans son “récit”, l’Insoumise, Simone Weil, et à défaut de pouvoir tout à fait le passer sous silence, Laure Adler ramène Gustave Thibon aux proportions inoffensives d’un aimable logeur de village « qui se pique d’écrire des textes sur la spiritualité » et s’attire « une très mauvaise note de la normalienne Simone Weil », ce qui aurait motivé la perfidie de ses supposées réserves ou nuances à son égard… On regrettera pour l’auteur de ce “récit” qu’elle n’ait pas trouvé chez Simone Weil, outre un exemple d’“insoumission”, de plus profitables leçons de probité intellectuelle.

 

Tandis que le père Perrin, le dominicain qui l’avait présentée à Gustave Thibon, publiait les écrits d’elle qu’il avait en sa possession ,Attente de Dieu et Intuitions pré-chrétiennes, c’est Albert Camus qui éditera chez Gallimard, dans sa collection Espoir, les grands textes de Simone Weil : l’Enracinement (1949), la Connaissance surnaturelle (1950), Lettre à un religieux (1951), la Condition ouvrière (1951), la Source grecque (1953), Oppression et Liberté (1955),Écrits de Londres (1957), Écrits historiques et politiques (1960), Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu (1962), Sur la science (1966), sans compter ses Poèmes et sa pièce inachevée, Venise sauvée (1955). Dans Simone Weil, Sagesse et Grâce violente, un recueil d’études critiques publié par Florence de Lussy, Simon Leys insiste sur l’influence généralement inaperçue de Simone Weil sur Albert Camus : en 1957, pendant la conférence de presse qui précéda la remise de son prix Nobel, on lui demanda quels étaient les écrivains vivants qui comptaient le plus pour lui : il cita quelques noms, auxquels il ajouta « Simone Weil – car il y a des morts qui sont plus proches de nous que bien des vivants ». « En vérité, écrivait-il en 1949, cette oeuvre tout entière consacrée à la justice, une justice l’attend qui la portera peu à peu à ce premier rang que son auteur refusa obstinément durant sa vie. » La prévision était juste. Les “études weiliennes”se sont multipliées, à l’étranger comme en France.


Le sentiment de l’urgence lui faisait ignorer les conventions

 

En 1988, une équipe de chercheurs, sous la direction d’André- A.Devaux et de Florence de Lussy, a commencé chez Gallimard la publication d’oeuvres complètes qui devraient compter seize volumes (neuf parus à ce jour). Mais le propre de Simone Weil est de ne pas s’adresser à des spécialistes de la pensée. Elle n’aspire qu’à une chose : donner accès à ce « pays pur, le pays respirable, le pays du réel » que le mensonge nous interdit d’aborder, le principal mensonge étant, selon des termes qu’elle reprend à Platon, « l’oubli de l’infinie distance qui sépare l’essence du nécessaire de celle du bien ».

Un autre trait de caractère que Simone Weil partageait avec son frère, c’est cette « arrogance assez formidable » que Sylvie Weil désigne de son nom hébreu : hutzpah, ce transcendantal culot qui la fera souvent passer pour folle et lui permettra de ne pas s’arrêter au respect humain : elle n’avait pas de temps à perdre. Le sens de sa mission la pressait, de sa «vocation spirituelle », aurait dit ce Bernanos à qui elle avait écrit, après les Grands Cimetières sous la lune : « Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais. » Elle s’impatientait des étiquettes, n’accordait aux opinions qu’une importance à peu près nulle. En 1948, quand mourut Bernanos, on retrouva la lettre de Simone Weil pliée dans son portefeuille.

A lire

De Simone Weil :

OEuvres choisies, Gallimard, coll. “Quarto”, 1 288 pages, 30€;
La Pesanteur et la Grâce, Pocket, coll. “Agora”, 212 pages, 5,90 €.

Simone Weil, Sagesse et Grâce violente, sous la direction de Florence de Lussy, Bayard, 318 pages, 25,50€.
Simone Weil, le Ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane Barsacq, Points, 90 pages, 5€.
Chez les Weil. André et Simone, de Sylvie Weil, Buchet-Chastel, 270 pages, 18 €.
Simone Weil, l’attention au réel de Robert Chenavier, Michalon, 128 pages, 10 €.
Simone Weil, action et contemplation, sous la direction d’Emmanuel Gabellieri et Maria-Clara Lucchetti Bingemer, L’Harmattan, 182 pages, 18 €.
Leçons de philosophie, Simone Weil, rassemblées par Anne Reynaud, Plon, 16,01 €.
La Vie de Simone Weil, de Simone Pétrement, Fayard, 708 pages, 30,25 €.
L’Insoumise, Simone Weil, de Laure Adler, Actes Sud, 272 pages, 20 €.
OEuvres complètes, sous la direction de Florence de Lussy et André-A. Devaux, 9 volumes parus chez Gallimard depuis 1988, de 25,15 à 49€.

Publié dans : Catholicisme
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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /Juil /2009 12:35
Pol Vandromme, Valeurs Actuelles du 02-05-2008
L’Académie française a reconnu l’utilité exemplaire du talent de Philippe Barthelet en accordant le prix de l’Essai à Baraliptons (voir Valeurs actuelles du 2 mars 2007), recueil de chroniques à France Culture que l’Olifant prolonge brillamment aujourd’hui. D’habitude, une pareille distinction consacre un ouvrage d’apparence plus vaste et plus ambitieux qu’une suite d’articles.

Si l’Académie a consenti cette exception, c’est parce quelle a dû être sensible à deux évidences. La première: Philippe Barthelet compose une oeuvre de premier ordre (ce que son éditeur appelle à juste titre son “roman de la langue”). La seconde : ce monument, bâti avec patience, chaque recueil apportant sa pierre à l’édifice, est d’un écrivain, et même, comme l’atteste l’élégante robustesse de son architecture, d’un grand écrivain.

Philippe Barthelet, nos lecteurs s’en rendent compte chaque semaine,ne vise pas à exercer un magistère de traqueur de baragouin à la manière d’un pion érudit. Il s’occupe du langage non en grammairien d’une mondanité maniaque (façon Abel Hermant), mais en maître du langage, familier de son génie,gardien de sa tradition critique,ne se bornant pas à coiffer les cacographes du bonnet d’âne,ne cessant de proposer des proses de haute tenue et de style seigneurial.


Le français, tel qu’il l’entend en connaisseur,tel qu’il le pratique en écrivain émérite, ne se marchande pas à la boutique du bilinguisme d’école de commerce. C’est pour lui « bien autre chose qu’un moyen comme un autre, une convention langagière indifférente et interchangeable: avant d’être le premier instrument de sa politique, le français est le coeur battant, la forme sensible de la France ». Parce que ce trésor, patrimoine d’un pays et d’une civilisation, est dilapidé par la barbarie ordinaire, Philippe Barthelet, après avoir naguère étranglé les perroquets et traqué les baraliptons, part « à la chasse à l’olifant », guetteur au rempart démantelé, criant sa détresse avec une jovialité ironique,prophète inlassable et sans illusion de la renaissance à venir. Ainsi,on pourrait lui appliquer ce qu’il écrit de l’oeuvre de Leopardi, l’auteur de Zibaldone : « On l’a étiqueté pessimiste, ce qui est moins une explication qu’une mise en garde: les livres de cette encre fortifient ceux qu’ils n’ont pas tués. »


Un mainteneur, à l’énergie tonique, à la malice roborative, résistant irréductible, salubre (« C’est la loi d’ironie de nos temps post-modernes: comme le “vieux bicorne” de l’Aiglon, tout finit “au musée”, et Jean Genet dans la Pléiade. Sartre, qui comprenait tout, l’avait déjà canonisé. C’était faire ce qu’il fallait pour instituer le malentendu »), implacable (« La francophonie est en passe de rejoindre le cimetière des nobles causes défuntes. Les hommes politiques viendront, selon leur coutume, déposer à son monument quelques fleurs de rhé- torique. Encore qu’on en peut douter, quand on a entendu les allègres propos d’un ministre de l’Éducation supposée nationale, dont les Français ont décidément lassé la patience pédagogique. C’est lui qui nous a fait honte de considérer encore l’anglais comme une langue étrangère »), fulgurant (ses entrées en matière sont des entrées en fanfare, comme jadis celles de Roger Nimier. Par exemple : « La Belgique est une invention de Jules César pour border la Gaule du côté des chimères », ou « Le Languedoc est un pays dont le nom est une façon de parler », ou encore « Le XXe siècle sanguinaire aura fourni plus que son content de vampiriques polichinelles »).


Ce mainteneur rappelle la mémoire au souvenir de la source sacrée et à la liturgie de la poésie des origines.Le lire, c’est habiter un autre temps en se soumettant à une autre mode et en revendiquant l’honneur, au sens précis et plénier du terme, d’être appelé un réactionnaire.



L’Olifant, de Philippe Barthelet, Le Rocher, 160 pages, 16 euros.


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