L'Humanité du 29 juillet 2000
Longtemps agacé et troublé par son image de région à sorciers, le Berry se réapproprie aujourd’hui les histoires de " j’teux
d’sorts ", devenues un folklore régional et un véritable patrimoine culturel.
" Qui c’est qui fait crever les poules à l’adjoint, qu’hôte le lait des vaches et qu’fait tarir les fosses ? C’est
l’sorcier ! Le Gambi ! Celui de toutes les mauditions ! " Ils sont plus d’un, chercheurs, sociologues, journalistes parisiens, à traquer encore dans les brumes de la forêt
berrichonne quelques spécimens de sorciers et de paysans crédules clouant des chouettes sur les portes de leurs voisins pour leur jeter un sort. Les Berrichons, eux, en ont marre de ces clichés
éculés, de cette image d’arriérés, trouble et quelque peu méprisante, qu’on voudrait encore leur faire porter. Certains éludent le sujet en regardant droit devant eux, l’air absent et lointain,
se gardant bien de prononcer le nom du Malin, " l’Autre ", que l’on ne doit surtout pas nommer, sous peine de s’attirer des ennuis. Les autres sont unanimement d’accord pour rappeler qu’ils
connaissent des gens qui… qu’ils ont entendu parler de… qu’il paraît que… Parfois même sans qu’on ne leur ait rien demandé, comme ce monsieur dans la file d’attente d’une boulangerie, qui
s’exclame face au touriste : " Ah ! vous savez, moi, pendant la guerre, j’ai rencontré des gens qui y croyaient. " Les anciens, en particulier, se délectent à raconter les aventures
de telle fermière du coin, ou de la voisine, aux prises avec de détestables ensorceleurs. Des récits fantastiques où rôdent les mangeux d’chat, les m’neux d’loups, les j’teux d’sorts, qui font
bien rire aujourd’hui. " Saint Greluchon s’est retrouvé avec un gros trou à la place du zizi parce que les femmes allaient gratter sa statue à l’église pour devenir fertiles. Le curé a dû
l’emmurer ", raconte ainsi une femme du pays. Roger, lui, regrette de n’avoir pas pris sa grand-mère au sérieux quand elle réalisait des décoctions de ronces pour soigner le mal de gorge :
" Au lieu de recopier ses recettes, moi, je ricanais. Maintenant, je serais peut-être sorcier si je l’avais fait. " Dans le registre moqueur, une journaliste de l’Information agricole du Cher
clôt la conversation tout net : " Dès qu’on me parle de ça, j’ai envie de le prendre à la rigolade ! "
On ne peut pourtant nier l’histoire et les mythologies attachées aux départements du Cher et de l’Indre. Le Berry n’est certes
pas la seule région française à avoir abrité des sorciers et des croyances magiques (les rurales Bretagne, Ardèche ou Mayenne ont également quelques affaires dans leurs archives), mais le
centre de la France a offert un cadre et un décor propices à ces pratiques occultes et à leur divulgation à l’extérieur. " Ce sont des régions qui ont vécu en autonomie pendant des siècles,
n’ont pas connu d’invasions, et donc pas de brassage de population, explique Serge Van Poucke, créateur du musée de la Sorcellerie. Ce sont également des régions qui ont été très pauvres. Il
n’y avait pas de commerce, seulement du troc. Quand les gens tombaient malades, les médecins ne se déplaçaient pas. Ça ne les intéressait pas de se faire payer en poulets ou en oufs. Du coup,
les gens allaient voir les guérisseurs locaux. " Si l’on ajoute à cela les paysages de marais vaporeux et de forêts obscures, les chemins creux bordés de talus derrière lesquels se cachaient
les brigands, " on comprend que les gens aient pu croire des choses… ", reconnaît Serge Van Poucke.
En décrivant cette campagne sombre et mystérieuse, les romans de George Sand ont fortement contribué à diffuser l’image du
Berry sorcier dans les salons parisiens, et dans la France du XIXe siècle. D’autres écrivains ont suivi, comme Claude Seignolle, auteur dans les années quarante du best-seller Marie la Louve.
Le conteur, ethnologue et écrivain Jean-Louis Boncoeur a également largement puisé dans les histoires et légendes sorcières de son Berry.
Les archives régionales recèlent enfin de plusieurs procès datant du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle, témoignages précieux
des croyances et des peurs de l’époque. Parmi les plus célèbres, l’affaire du Carroué de Marloup, en 1583, secoua le comté de Sancerre et le pays Fort. Aujourd’hui banal carrefour entre deux
routes départementales, cet endroit fut longtemps considéré comme le lieu du sabbat, où tous les sorciers du coin venaient s’adonner au diable et aux pires actes de débauche. Suite aux
accusations d’un gamin de onze ans qui se disait ensorcelé, cinq prétendus sorciers des alentours finirent sur le bûcher. L’une des dernières affaires fut jugée à la fin du siècle dernier,
après qu’un couple eut jeté la grand-mère au feu parce qu’elle attirait le mauvais oil et faisait crever le bétail. Aujourd’hui, on ne recense plus essentiellement que des magnétiseurs dans la
région, et quelques voyants " qui habitent à dix kilomètres et nous téléphonent pour trouver leur route ! " rigole Serge Van Poucke.
Longtemps demeurée sujet tabou, la sorcellerie peut désormais s’afficher comme patrimoine culturel, voire comme folklore
régional. Témoin la foire aux sorciers de Bué, près de Sancerre, créée après la guerre, par le curé du village. Tous les premiers dimanches d’août, les Buétons défilent, déguisés en sorciers et
en birettes (silhouettes féminines blanches et sans tête) et intronisent les birettes d’honneur de l’année, devant des milliers de spectateurs. Dans le même esprit, Bonnu, dans l’Indre, brûle
de fausses sorcières le jour de la Saint-Luc.
Depuis quelques années, le haut lieu de la sorcellerie reste cependant son musée. Installé en 1993 à Blancafort, il est devenu
le site touristique le plus visité du Cher, devant la cathédrale de Bourges. Plus de 250 000 visiteurs ont déjà arpenté les 1 200 m2 de cette ancienne ferme entièrement dédiée à l’histoire de
l’occultisme. D’abord suspicieux, voire inquiets vis-à-vis de l’établissement, les Berrichons semblent avoir finalement adopté la maison. La fête annuelle de Halloween, organisée par le musée,
attire près de 500 personnes. Un événement dans une commune de 1 000 habitants. La sorcellerie se porte donc bien en Berry. Et le commerce aussi. De l’aire d’autoroute à la pâtisserie du coin,
toute une camelote à l’effigie de sorcières a pris place dans les rayons : boules à neige, tasses, cendriers, bouillottes, porte-clés, gâteaux baptisés " langues de sorcière ", sauces
tomates dites " jus de sorcière ", confiture de sorcière, etc.
Signe des temps, l’étonnante Marie du Berry, propriétaire d’une maison d’hôtes à Blancafort, propose depuis peu à ses
pensionnaires des circuits " À la découverte de la sorcellerie berrichonne " et s’est rebaptisée pour l’occasion Marie Sorcelle. Après vingt-cinq ans passés en Belgique, cette fille du pays
s’est mis en tête de promouvoir son Berry auprès des touristes et des Berrichons eux mêmes, trop " complexés ", selon elle, pour se rendre compte de la richesse de leur région. George Sand,
Alain Fournier, Jacques Cour, les vins de Sancerre… Il ne manquait que les sorciers dans le panier de cette passionnée. Elle emmène ainsi ses hôtes sur les lieux du procès du carroué de Marloup
et les replonge dans cette époque impitoyable.
" Des fois, je me promène dans le pays Fort, j’ai l’impression d’être au bout du monde, alors qu’on n’est qu’à 175 kilomètres
de Paris. Ça explique la pérennité des pratiques de sorcellerie. " Il suffit alors de quelques mots pour comprendre à son tour " que des gens aient pu croire des choses… " Marie se
régale : " On fait lever tout sous nos pas dans le Berry. C’est vraiment l’histoire à fleur de terre. " Une visite chez un potier local (une corporation qui a compté pas mal de sorciers)
semble confirmer ses dires. L’homme a le regard dur comme du métal, des paroles cassantes pour le visiteur, ses sculptures diaboliques - essentiellement des gargouilles effrayantes, " qui
plaisent beaucoup aux Germaniques " - vous regardent méchamment. À se demander si nous ne venons pas de localiser le dernier sorcier du pays.
Gwendoline Raisson
Musée de la Sorcellerie, La Jonchère, Concressault, 18410 Blancafort. Tél. : 02 48 73 86 11.
Marie du Berry, la Renardière, Blancafort. Tél. : 02 48 58 40 16.