Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 12:01
DE PHILIPPE TESSON
Le Figaro du 17/04/2009

Il faut bien du courage pour monter aujourd'hui une pièce de Montherlant. C'est aller contre les modes. Saluons Jean-Luc Jeener pour avoir bravé celles-ci en présentant il y a peu au Théâtre du Nord-Ouest, cet îlot de résistance dont il est le vaillant capitaine, le théâtre complet de l'auteur de La Reine morte, et notamment cette pièce très mal connue, L'Exil, que le Théâtre Mouffetard a la bonne idée de reprendre aujourd'hui. Mal connue parce qu'il s'agit d'une œuvre d'extrême jeunesse, ce qui explique qu'elle a vieilli plus encore que les autres. Montherlant avait 18 ou 19 ans lorsqu'il l'écrivit. Mais elle ne fut publiée que quinze ans plus tard, en 1929, ce qui laisse supposer qu'il la retravailla. Si tel n'est pas le cas, rendons hommage à la précocité de l'adolescent ! Car si quelque chose est incontestablement remarquable dans la pièce, c'est sa clairvoyance psychologique et la qualité de sa construction. Elle annonce tout ce qu'on va reconnaître de force dans le théâtre de Montherlant. Mais elle annonce également, en les caricaturant, les faiblesses, les pesanteurs qui expliquent la désuétude dans laquelle est aujourd'hui tombé ce théâtre.

Elles sont de forme et de fond. La forme, c'est-à-dire la langue, entre langue appliquée et sentencieuse dont la solennité écrase ce qu'il y a de vrai, de spontané et de si humain dans la psychologie des personnages. Mauriac est méchant lorsqu'il voit en Montherlant «le prince du chiqué et de la boursouflure». Il n'en est pas moins vrai que cette plume de marbre rend artificiel tout ce qu'elle touche. Elle tue la sincérité de l'âme.


Le fond, c'est-à-dire la morale. Montherlant n'y est pour rien, mais les valeurs qu'il défend n'ont plus cours. Rome n'est plus dans Rome. L'époque ne se reconnaît plus dans l'exaltation de l'honneur, de l'héroïsme, du caractère. On la supporte chez Corneille mais Montherlant est sans doute trop proche de nous : ses héros et les situations qu'ils vivent et qui nous sont presque contemporaines provoquent notre mauvaise conscience. Qui lit encore Barrès ? Le héros de L'Exil, Philippe, un très beau personnage de théâtre, déchiré entre sa bravoure et ses sentiments, condamné malgré lui à la lâcheté et au reniement de ses valeurs, valeurs de cœur puis valeurs d'honneur, exilé de l'intérieur et de l'extérieur, qu'a-t-il en commun avec un adolescent d'aujourd'hui ? Il y a chez Montherlant une radicalité qui lui interdit de prétendre à l'universel. L'inscription de son théâtre dans une réalité sociale très identifiée ajoute encore à cette pesanteur. Il faudrait jouer L'Exil sur une scène tendue de rideaux noirs. Finalement, la lire plutôt que de la jouer. Mais ne jetons pas la pierre aux acteurs du Mouffetard. Ils nous ont touché. Marie-Hélène Viau et Christophe Poulain sont excellents.


L'Exil d'Henry de Montherlant. Mise en scène d'Idriss. Avec Marie-Hélène Viau, Christophe Poulain... Théâtre Mouffetard (01.43.31.11.99).


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Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 09:47

L'atelier de Jean De La Varende regorge de souvenirs de l'écrivain


HOMMAGE.Une salle des fêtes à son nom de Jean de La Varende et un musée privé au château de Bonneville perpétueront le souvenir de Jean De La Varende.

Une plaque commémorative a été apposée sur le mur de la salle des fêtes du Chamblac pour rappeler qu'en plein cœur du Pays d'Ouche, l'âme de l'écrivain prolifique, Jean De La Varende, disparu il y a tout juste cinquante ans, reste ancrée à la terre inspiratrice de nombreux de ses romans et nouvelles. Plusieurs intervenants ont pris la parole pour honorer « l'enfant du pays » dont certains maires voudraient s'enorgueillir de sa présence au sein de leurs communes. « Son style entraîne dans le rêve du passé », évoque le président de la communauté de communes de Thiberville, Pierre Espaldet qui poursuit comme si l'écrivain l'entendait : « Vous avez magnifié notre beau pays de Normandie et par votre style vous avez su nous saisir dès les premières lignes sans nous laisser le temps de souffler ». Le sénateur Joël Bourdin a, par la suite, invité chacun à le lire où le relire pour « faire une cure de style ».

Une association de six cents membres
Le président de l'association « Présence de La Varende », André Boscher a rappellé que son association se classe parmi les dix premières au niveau de ses cotisants, au nombre de six cents. C'est donc un flot d'amis et d'inconditionnels de l'écrivain qui se sont rendus pour une autre inauguration dans les murs du château de Bonneville où a vécu et travaillé Jean de La Varende : celle du musée qui lui est désormais consacré. On y découvre son atelier et son cabinet de travail préservés dans leur intégrité originelle pendant un demi siècle comme si de longue date on préparait l'évènement présent. La petite fille de l'écrivain, la princesse Charles-Edouard de Broglie, l'atteste : « Nous avons acquis ce château en 1999 et tout le temps que durèrent les travaux de restauration suite à l'invasion de la mérule, nous avions pour finalité avec la précieuse collaboration de notre architecte d'intérieur, Christine Riether, l'ouverture de ce lieu de mémoire ».

Une très riche collection
Si l'écrivain a jeté les amarres en pleine terre normande, il n'en restait pas moins très attaché aux horizons marins inspiré en cela par son grand-mère l'amiral de Langle. Une très riche collection de maquettes, dont il est l'habile artisan, raconte « son » histoire de la marine. On retrouve dans la construction de chaque maquette le sens de la minutie et de la précision, propre, à l'auteur avec des touches délicates d'un humour très subtil. Lors de l'inauguration officielle, le guide annonce que la collection a failli périr par les flammes devant la menace d'être confisquée par l'occupant durant la dernière guère. Heureusement le destin de cette œuvre remarquable sera tout autre pour le plus grand plaisir des visiteurs qui pourront visiter le lieu dès le dernier week-end de juillet.


Musée de La Varende : Château de Bonneville / Le Chamblac ; 7 € (10 € avec visite guidée d'une heure environ, sur rendez-vous). Tél : 02 32 44 28 18 / 02 32 44 63 56.

 

 


http://www.havre-presse.fr/index.php/cms/13/article/195161/Rejoindre_l_ame_de_l_ecrivain#



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Jeudi 13 août 2009 4 13 /08 /Août /2009 21:26
De notre envoyé spécial à Londres François Simon
Le Figaro du 19/02/2008



La force de ce palace est d'osciller entre jadis et demain, people et inconnus. (Paul Raeside / Claridge's)
La force de ce palace est d'osciller entre jadis et demain, people et inconnus. (Paul Raeside / Claridge's) Crédits photo : Paul Raeside / Claridge's

Chaque semaine jusqu'à mi-mai, nous vous faisons découvrir un hôtel mythique à travers les yeux d'un écrivain célèbre qui y a séjourné. Après Hemingway au Palais Gritti de Venise, voici le Claridge's de Londres, avec Paul Morand.

Parfois, au Claridge's, la nuit venue, on croirait presque entendre le cri du veilleur de nuit qui, le siècle dernier, disait l'heure et le temps qu'il faisait. C'est sans doute cela l'étrange illusion dans laquelle vous bascule un palace. Cela tient à une sorte de chimie déclenchée par les coloris (l'or et les argents crémeux), les sons assourdis pqr les moquettes beiges, les arpèges du pianiste, un deuxième gin-fizz. Ajoutez à cela la lecture de Paul Morand et, tout à coup, le Claridge's vous emporte entre jadis et aujourd'hui, ravi, désemparé, conquis ; embarqué tout simplement dans un vaste paquebot qui se serait ancré dans Mayfair. Lorsqu'on appelait autrefois la réception du Claridge's pour parler au roi, celle-ci répondait invariablement: «Lequel?»


Paul Morand y vint. Souvent. Il n'y séjourna point (c'était au Savoy, actuellement fermé pour douze mois de travaux). Il participait aux grands dîners organisés pour un yes ou pour un no. Nommé attaché d'ambassade, il se présenta « en complet marron et bottines jaunes » à Paul Cambon, ambassadeur depuis plus de quinze ans. Il s'attira alors l'étiquette d'attaché « cubiste ». «Vous appartenez sans doute, lui lança l'ambassadeur, à la nouvelle génération d'attachés, celle qui entend signer les traités.»

 

Atmosphères d'un autre siècle

Paul Morand était déjà cet homme pressé que l'on a toujours voulu décrire. Il n'en était rien. Les choses présentes le rendaient insatisfait. Il passait aux suivantes. Il était dans son rythme. Sans doute aussi parce que le temps voulait plus de vitesse dans la vie, dans la musique (l'irruption du jazz), dans les phrases. Accélérer le temps, réagir contre ces interminables traversées de la Manche dans les bateaux à roue. « Tout ce beau monde allait à Londres afin d'y faire provision annuelle de sherry amontillado, de fusils Express pour la chasse au rhinocéros, de graines de gazon, de chapeaux de soie, de cobs irlandais, de havanes colorados et de ces drivers de golf qui avaient gardé leur forme du XVIIIe et ressemblaient à des cuillers de bois. »

Paul Morand vint très souvent à Londres. D'abord à Oxford comme non-graduate, en étudiant libre, ensuite comme attaché d'ambassade de 1913 à 1916. Cette ville ne pouvait que lui plaire, lui qui « déteste l'unanime, l'impersonnel, le collectif ». Londres le débusque, l'accélère, le déstabilise. « Je suis à Londres, écrit-il à Valery Larbaud, j'écris un Londres. Comme c'est difficile ! New York était un jeu à côté. Le ciel ne me fait aucun signe et je dois les faire moi-même avec mon stylo. » (13 novembre 1932). En mai 1933, Plon lui offrent une campagne publicitaire qui claironne: « Londres par un écrivain qui a traversé cent cinquante fois la Manche.»


Londres lui offrira aussi de profondes désillusions. Lui, qui vouait un culte au corps et aux sports, sera exempté par deux fois du service militaire. Il rumine cette insatisfaction (« J'arrive toujours quand on tire le rideau. »). Il vit alors sous l'influence de la princesse gréco-roumaine Hélène Soutzo, germanophile, antigaulliste au fort atavisme antisémite. Morand se range dans le mauvais camp, quitte l'Angleterre, accumule les choix malheureux, dirige la commission de censure cinématographique avant d'accepter, en 1943, lambassade à Bucarest, pays allié du Reich...


Question « ratage de coche », on ne fait pas mieux. Morand était un homme de fuite (« un évadé permanent », Gabriel Jardin). C'est ainsi qu'il disparut d'un dîner mortellement ennuyeux en quittant la table à quatre pattes sous la nappe. Dans le chapitre « Un dîner au Claridge's » (in Les Extravagants, 1910), on n'est pas loin de ces atmosphères d'un autre siècle.


Ce samedi de février 2008, dans la salle des banquets, on aurait pu croiser un Paul Morand pour la soirée de bienfaisance « Breaking the silence », organisée sur le thème des « Roaring 20's ». Col cassé, black tie, fourreau à la Mistinguett et yeux charbonneux, l'ennui est scintillant, les solitudes percées de diamants. Paul Morand y aurait terminé sa journée. Peut-être serait-il retourné au Simpson's Tavern. Dans ce petit pub enseveli dans une impasse, pas un touriste et une ambiance terrible de tablées avalant leur repas comme des dératés. Certes, on ne dit plus le bénédicité. Comme il n'existe plus de pudding aux alouettes et aux huîtres cuites au Olde Cheshire Cheese. Mais il y a les mêmes plats calamiteux servis dans un brouhaha digne d'une arrivée de course de lévriers. D'honorables fonctionnaires rectifient leur carnation avec une bouteille de vin, opportunément appelée « La Croix rouge » (sic). On sent que le Londres de Morand est proche. Il manque encore le Dirty Dick's avec ses toiles d'araignées, ces rats séchés, ses cadavres de poissons-scies et ses momies de chats. Il nous manque juste un peu de bas fonds et de hauts de forme et la foule qui entonne Tipperary.

 

Une cacophonie désarmante

Les dîners du Claridge's sont devenus très à la page. Un grand chef londonien (Gordon Ramsay) a pigé que les Londoniens attendaient de la table plus un entertainment qu'un moment lugubre de haute gastronomie. Alors, il promène en salle sa silhouette d'ex-footballeur, se félicite d'un séjour à Méribel « très chouette », sort tous les deux mots des fucking, histoire d'épater les filles avant de filer en cuisine surveiller ses raviolis de homard. Les lumières sont ici très basses. Il y a comme une cacophonie désarmante qui s'abat sur cette vaste salle. Au bar, des bad boys sapés croisent des voyous endimanchés, des élégants relèvent leur col de chemise. Londres reste toujours « ce compromis entre la terre et l'eau, entre les Germains et les Latins, l'État et l'individu, la surprise et l'habitude, entre le soleil et les brouillards. »


Le Claridge's n'échappe pas à ce fox-trot furieux mais s'évite des pas trop risqués, regarde de son fauteuil chippendale, de son sofa de chintz. Il trie pensivement dans la modernité. Et lorsque Philippe Leboeuf, le directeur, se pose la question de garder ou non la porte à tambour, il la plonge en entier dans un bain de platinium, pour lui donner une nouvelle jeunesse. Il tient au glamour timeless aussi fermement qu'à ses pommeaux de douche de 10 pouces. Le Claridge's n'arrive pas à vieillir. Il garde stoïquement sa façade en pierre de Portland avec cette « qualité incomparable de ses blancs, comme des rehauts de gouache, de ses gris rouillés sous l'averse, ou bleutés par les éclaircies... »


Dans quelques semaines, le Claridge's va - « sans faire de bruit » - creuser une piscine. On mettra presque des feutrines sur les marteaux, et aux ouvriers, des noeuds régates et des pantalons de flanelle blanche.


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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /Juil /2009 13:48
http://www.editionshesse.com/catalogue/images/leberry.jpg
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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /Juil /2009 13:37

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/d/d6/Carte_berry.jpg/350px-Carte_berry.jpg


L'Humanité du 29 juillet 2000


Longtemps agacé et troublé par son image de région à sorciers, le Berry se réapproprie aujourd’hui les histoires de " j’teux d’sorts ", devenues un folklore régional et un véritable patrimoine culturel.


" Qui c’est qui fait crever les poules à l’adjoint, qu’hôte le lait des vaches et qu’fait tarir les fosses ? C’est l’sorcier ! Le Gambi ! Celui de toutes les mauditions ! " Ils sont plus d’un, chercheurs, sociologues, journalistes parisiens, à traquer encore dans les brumes de la forêt berrichonne quelques spécimens de sorciers et de paysans crédules clouant des chouettes sur les portes de leurs voisins pour leur jeter un sort. Les Berrichons, eux, en ont marre de ces clichés éculés, de cette image d’arriérés, trouble et quelque peu méprisante, qu’on voudrait encore leur faire porter. Certains éludent le sujet en regardant droit devant eux, l’air absent et lointain, se gardant bien de prononcer le nom du Malin, " l’Autre ", que l’on ne doit surtout pas nommer, sous peine de s’attirer des ennuis. Les autres sont unanimement d’accord pour rappeler qu’ils connaissent des gens qui… qu’ils ont entendu parler de… qu’il paraît que… Parfois même sans qu’on ne leur ait rien demandé, comme ce monsieur dans la file d’attente d’une boulangerie, qui s’exclame face au touriste : " Ah ! vous savez, moi, pendant la guerre, j’ai rencontré des gens qui y croyaient. " Les anciens, en particulier, se délectent à raconter les aventures de telle fermière du coin, ou de la voisine, aux prises avec de détestables ensorceleurs. Des récits fantastiques où rôdent les mangeux d’chat, les m’neux d’loups, les j’teux d’sorts, qui font bien rire aujourd’hui. " Saint Greluchon s’est retrouvé avec un gros trou à la place du zizi parce que les femmes allaient gratter sa statue à l’église pour devenir fertiles. Le curé a dû l’emmurer ", raconte ainsi une femme du pays. Roger, lui, regrette de n’avoir pas pris sa grand-mère au sérieux quand elle réalisait des décoctions de ronces pour soigner le mal de gorge : " Au lieu de recopier ses recettes, moi, je ricanais. Maintenant, je serais peut-être sorcier si je l’avais fait. " Dans le registre moqueur, une journaliste de l’Information agricole du Cher clôt la conversation tout net : " Dès qu’on me parle de ça, j’ai envie de le prendre à la rigolade ! "


On ne peut pourtant nier l’histoire et les mythologies attachées aux départements du Cher et de l’Indre. Le Berry n’est certes pas la seule région française à avoir abrité des sorciers et des croyances magiques (les rurales Bretagne, Ardèche ou Mayenne ont également quelques affaires dans leurs archives), mais le centre de la France a offert un cadre et un décor propices à ces pratiques occultes et à leur divulgation à l’extérieur. " Ce sont des régions qui ont vécu en autonomie pendant des siècles, n’ont pas connu d’invasions, et donc pas de brassage de population, explique Serge Van Poucke, créateur du musée de la Sorcellerie. Ce sont également des régions qui ont été très pauvres. Il n’y avait pas de commerce, seulement du troc. Quand les gens tombaient malades, les médecins ne se déplaçaient pas. Ça ne les intéressait pas de se faire payer en poulets ou en oufs. Du coup, les gens allaient voir les guérisseurs locaux. " Si l’on ajoute à cela les paysages de marais vaporeux et de forêts obscures, les chemins creux bordés de talus derrière lesquels se cachaient les brigands, " on comprend que les gens aient pu croire des choses… ", reconnaît Serge Van Poucke.


En décrivant cette campagne sombre et mystérieuse, les romans de George Sand ont fortement contribué à diffuser l’image du Berry sorcier dans les salons parisiens, et dans la France du XIXe siècle. D’autres écrivains ont suivi, comme Claude Seignolle, auteur dans les années quarante du best-seller Marie la Louve. Le conteur, ethnologue et écrivain Jean-Louis Boncoeur a également largement puisé dans les histoires et légendes sorcières de son Berry.


Les archives régionales recèlent enfin de plusieurs procès datant du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle, témoignages précieux des croyances et des peurs de l’époque. Parmi les plus célèbres, l’affaire du Carroué de Marloup, en 1583, secoua le comté de Sancerre et le pays Fort. Aujourd’hui banal carrefour entre deux routes départementales, cet endroit fut longtemps considéré comme le lieu du sabbat, où tous les sorciers du coin venaient s’adonner au diable et aux pires actes de débauche. Suite aux accusations d’un gamin de onze ans qui se disait ensorcelé, cinq prétendus sorciers des alentours finirent sur le bûcher. L’une des dernières affaires fut jugée à la fin du siècle dernier, après qu’un couple eut jeté la grand-mère au feu parce qu’elle attirait le mauvais oil et faisait crever le bétail. Aujourd’hui, on ne recense plus essentiellement que des magnétiseurs dans la région, et quelques voyants " qui habitent à dix kilomètres et nous téléphonent pour trouver leur route ! " rigole Serge Van Poucke.


Longtemps demeurée sujet tabou, la sorcellerie peut désormais s’afficher comme patrimoine culturel, voire comme folklore régional. Témoin la foire aux sorciers de Bué, près de Sancerre, créée après la guerre, par le curé du village. Tous les premiers dimanches d’août, les Buétons défilent, déguisés en sorciers et en birettes (silhouettes féminines blanches et sans tête) et intronisent les birettes d’honneur de l’année, devant des milliers de spectateurs. Dans le même esprit, Bonnu, dans l’Indre, brûle de fausses sorcières le jour de la Saint-Luc.


Depuis quelques années, le haut lieu de la sorcellerie reste cependant son musée. Installé en 1993 à Blancafort, il est devenu le site touristique le plus visité du Cher, devant la cathédrale de Bourges. Plus de 250 000 visiteurs ont déjà arpenté les 1 200 m2 de cette ancienne ferme entièrement dédiée à l’histoire de l’occultisme. D’abord suspicieux, voire inquiets vis-à-vis de l’établissement, les Berrichons semblent avoir finalement adopté la maison. La fête annuelle de Halloween, organisée par le musée, attire près de 500 personnes. Un événement dans une commune de 1 000 habitants. La sorcellerie se porte donc bien en Berry. Et le commerce aussi. De l’aire d’autoroute à la pâtisserie du coin, toute une camelote à l’effigie de sorcières a pris place dans les rayons : boules à neige, tasses, cendriers, bouillottes, porte-clés, gâteaux baptisés " langues de sorcière ", sauces tomates dites " jus de sorcière ", confiture de sorcière, etc.


Signe des temps, l’étonnante Marie du Berry, propriétaire d’une maison d’hôtes à Blancafort, propose depuis peu à ses pensionnaires des circuits " À la découverte de la sorcellerie berrichonne " et s’est rebaptisée pour l’occasion Marie Sorcelle. Après vingt-cinq ans passés en Belgique, cette fille du pays s’est mis en tête de promouvoir son Berry auprès des touristes et des Berrichons eux mêmes, trop " complexés ", selon elle, pour se rendre compte de la richesse de leur région. George Sand, Alain Fournier, Jacques Cour, les vins de Sancerre… Il ne manquait que les sorciers dans le panier de cette passionnée. Elle emmène ainsi ses hôtes sur les lieux du procès du carroué de Marloup et les replonge dans cette époque impitoyable.


" Des fois, je me promène dans le pays Fort, j’ai l’impression d’être au bout du monde, alors qu’on n’est qu’à 175 kilomètres de Paris. Ça explique la pérennité des pratiques de sorcellerie. " Il suffit alors de quelques mots pour comprendre à son tour " que des gens aient pu croire des choses… " Marie se régale : " On fait lever tout sous nos pas dans le Berry. C’est vraiment l’histoire à fleur de terre. " Une visite chez un potier local (une corporation qui a compté pas mal de sorciers) semble confirmer ses dires. L’homme a le regard dur comme du métal, des paroles cassantes pour le visiteur, ses sculptures diaboliques - essentiellement des gargouilles effrayantes, " qui plaisent beaucoup aux Germaniques " - vous regardent méchamment. À se demander si nous ne venons pas de localiser le dernier sorcier du pays.


Gwendoline Raisson


Musée de la Sorcellerie, La Jonchère, Concressault, 18410 Blancafort. Tél. : 02 48 73 86 11.

Marie du Berry, la Renardière, Blancafort. Tél. : 02 48 58 40 16.

Publié dans : Le Berry
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