Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 10:28
par Jérôme Garcin

Avec le passage d’une société d’ordre et de tradition à une société de loisirs pour tous, la manière de monter à cheval a également évolué. Cavalier passionné, écrivain et journaliste [1], Jérôme Garcin nous confie pourquoi, en la matière, la tradition revêt, à ses yeux, une valeur inestimable.


Dès le milieu des années 1960, Paul Morand avait senti le vent tourner. Balayés, ses beaux principes. Emportées, ses grandes illusions. Rappelons que l’auteur de Milady, académicien français et apôtre du "vrai équestre", aimait la haute école, l’intégrisme saumurois, l’austère exemple des écuyers et la chorégraphie des carrousels tracés au cordeau. Jusqu’au jour où il avait assisté, en Grande-Bretagne, à une réunion de trekking [2]équestre. Les chevaux avaient le poil mouillé et les poneys, des sabots boueux. Habillés sans souci du protocole, les cavaliers, en guise de rênes, tenaient la crinière. Ils traversaient la campagne en chantant, sautaient les haies en riant.

 

Et Paul Morand de psalmodier : "Les jours ne reviendront plus où nous apprenions à monter avec justesse, après avoir pilé du poivre [3] pendant trois années, des années de furoncles et de courbatures, au manège Pellier, enseignés par des écuyers en chapeau haut de forme et habit noir."

 

Ecole de perfection individuelle ou loisir collectif ?

Quarante ans plus tard, la France cavalière vit, en effet, à l’heure anglaise. L’équitation s’est démocratisée, et, de toutes les disciplines, seule la randonnée a vu croître le nombre de ses licenciés. Le nouvel amateur ne veut plus souffrir, il cherche à se faire plaisir. Il préfère la promenade en forêt à la reprise indoor, le divertissement à l’exploit, la communion à la compétition. Même en Normandie, le rêve de western attire plus que le modèle du Cadre noir. Avec leurs jeux montés et leurs pique-niques, les centres hippiques ressemblent à des villages de vacances.

 

Vecteur de perfection individuelle, le cheval est devenu l’agent du plaisir collectif et le complément d’objet direct de la vogue écologique. On s’enfermait dans des manèges, on monte désormais pour respirer.

Les Anglais, eux, n’ont jamais pensé autrement. On ne trouve pas trace, chez eux, d’académies ni d’écoles d’art équestre. A l’exception de Newcastle et de James Fillis, guère non plus de traités théoriques. Outre-Manche, on se refuse à contrarier la nature, on croit aux vertus du grand air et même de la bruine. Et l’on a toujours considéré que le cheval était le complice idéal de l’endurance, l’allié substantiel de la vénerie, la meilleure façon, également, de se promener dans la campagne sans l’abîmer, d’en jouir en plongée et en liberté.

 

Par tradition, en France, nous travaillons nos chevaux dans le sens du "rassembler", à la verticale ; les Britanniques veulent au contraire qu’ils aillent de l’avant, à l’horizontale, façon "derby d’Epsom", qu’ils aient le mors aux dents, les rênes longues, le nez au vent, les oreilles pointées et un moral d’acier, qu’ils soient capables de voler au-dessus des gués, des murs de pierre et des troncs d’arbres, qu’ils aident à bouter le cerf et le renard hors des buissons.

 

Rustique, sportive, empirique, approximative, plus soucieuse de confort que d’esthétique, cette formidable équitation d’extérieur, qui se moque du dogme et produit les meilleurs cavaliers de complet, gagne aujourd’hui tous les pays européens pour conquérir, sans devoir ni bride, la civilisation des loisirs.

Désormais, il faut aller à Vienne, à Jerez ou à Saumur pour se souvenir que, bien avant d’être un divertissement ou un hobby, l’équitation est un art dont l’école de Versailles a édicté les lois impérieuses et imposé l’éclat régalien. Dans le bureau de l’écuyer en chef de l’école espagnole de Vienne, c’est toujours le traité de La Guérinière, daté de 1735, qui tient lieu de Bible. Et les courbettes, cabrioles, croupades, montées ou à la main, que réalisent les écuyers du Cadre noir, n’ont guère changé depuis les carrousels offerts, sur un air de Lully, au Roi-Soleil.

 

Cet art, fondé sur une science exacte, s’est prolongé en France à travers les siècles, grâce à des cavaliers d’exception mais aussi à des querelles esthétiques dont notre pays a décidément le secret. Le conflit qui opposa, au milieu du XIXe siècle, le comte d’Aure, écuyer en chef du manège de Saumur, à François Baucher, qui présentait des exercices de haute école au cirque des Champs-Elysées, n’a rien à envier, dans la forme comme dans le fond, à la fameuse bataille d’Hernani [4].

 

Le comte d’Aure se méfiait des théories, préconisait une équitation d’extérieur, usuelle, énergique (elle préfigurait la monte sportive d’aujourd’hui), l’emploi permanent de la main et des jambes et le recours aux moyens coercitifs du mors et des éperons. Baucher, en revanche, voulait faire briller son cheval en détruisant chez lui toute forme de résistance par de savants assouplissements. D’Aure était un militaire qui croyait aux vertus de la force et à l’héritage musclé des Anciens. Baucher, un artiste véritable, moderne : après avoir réfuté tout ce qui avait été écrit avant lui, il cherchait ce point d’équilibre où le cheval se donne au cavalier quand ce dernier, avec délicatesse, le gouverne sans le casser.

L’exception française

L’on vient d’assister, en France, en ce début du XXIe siècle, à un débat de la même eau : à qui, de Michel Henriquet, disciple de Nuno Oliveira [5], ou de Bartabas, chef de la tribu Zingaro (voir l’article Versailles : l’académie de spectacle équestre redonne vie aux Grandes Ecuries), reviendrait la charge de fonder une académie d’art équestre à Versailles ? L’écuyer ou le centaure ? Le scrupuleux théoricien ou l’artiste de génie ? C’est finalement Bartabas qui a gagné, après que les deux camps se furent affrontés dans la presse. On voit par là que, à cheval aussi, il existe une exception française.

 

Si, contrairement à Paul Morand, je ne regrette pas l’enseignement militaire d’autrefois ni les ingrates reprises de "tape-cul", s’il ne me viendrait jamais à l’idée de stigmatiser une irréfutable et irrémédiable évolution sociologique qui, en équitation, promeut le loisir et condamne le travail, je persiste néanmoins à croire à certains principes, à la grandeur de certains traités d’écuyers, à la bouleversante beauté de l’art équestre et, dans ce domaine, aux vertus de la tradition.

 

Cavalier de dressage et de saut d’obstacles, propriétaire d’un simple trotteur qui, après des années d’efforts et de complicité, me fait don aujourd’hui d’un galop rassemblé, de délicats appuyers et de mélodieux changements de pied, je sais ce que je lui dois, ce que je dois aussi à la civilisation équestre : mieux qu’un sport, plus qu’une détente, une manière de philosophie. On en connaît les valeurs, elles n’ont pas changé depuis Xénophon : la sensibilité contre la force ; l’autorité, mais sans violence ; l’alliance de la fermeté et de la souplesse, de la patience et de l’abnégation ; la tempérance en selle, l’équité à pied ; la justice innée du cheval, la gratitude infinie du cavalier.

Fondé sur l’entente secrète, inexpliquée, entre deux êtres vivants que rien ne prédisposait à la fusion, et promis, par là même, à sans cesse disparaître pour sans cesse renaître, l’art équestre ne laisse aucune trace, et cela ajoute encore à la pureté de son défi, à l’humilité du centaure, à la beauté du geste. Et à la qualité de la vie.

 

[1] Jérôme Garcin est, notamment, le responsable des pages culturelles de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et l’auteur d’un ouvrage consacré à son expérience de cavalier et à la civilisation équestre, abordée sous toutes ses facettes. La Chute de cheval, paru en 1998, aux éditions Gallimard, est sorti dans la collection de poche "Folio" en 2000.

[2] A l’origine, randonnée pédestre en haute montagne.

[3] Expression (comme celle très concrète de "tape-cul") qui désigne les séances de trot assis des cavaliers qui n’ont pas encore acquis une bonne assiette. Cette dernière est, d’autre part, ainsi définie par Paul Morand : "L’assiette du cavalier, faite de fixité et de liant, est l’image même de l’idéal politique, c’est-à-dire une domination d’autrui qui commence par la maîtrise de soi."

[4] Titre d’une pièce de Victor Hugo qui, en rompant avec les codes du théâtre classique, déclencha une querelle littéraire opposant Anciens et Modernes, "héritiers " et "novateurs".

[5] Ecuyer portugais né en 1925, Nuno Oliveira, aujourd’hui disparu, fut l’élève du maître Joachim Miranda, lui-même ancien écuyer de la maison royale portugaise. Il a appliqué, à son plus haut niveau, les règles équestres de l’école française. Ses écrits ont été rassemblés sous le titre L’Art équestre, éditions Crepin-Leblond, en 1991.

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article_imprim.php3?id_article=21188


 


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Commentaires

Excellent article. Merci !
Commentaire n°1 posté par Pour.inn.over le 26/01/2010 à 04h03

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